Discours de Jean-Robert Pitte à l’occasion de la remise du prix 2011 « Sites et Monuments » au livre « La France par-dessus les toits » de Hervé Tardy

La Société pour la protection des paysages et l’esthétique de la France a décerné son prix  « Sites et Monuments » 2011 à l’ouvrage de Hervé Tardy « la France par-dessus les toits » (éditions Reader’s Digest) dont la préface est de Michel Drucker. On lira ci-dessous le discours de Jean-Robert Pitte qui en souligne tout l’intérêt. Le jury, parmi lesquels les chroniqueurs de Canal Académie Pierre Bénard , président de l’Association, et Robert Werner , correspondant de l’Académie des beaux-arts, a également tenu à souligner la qualité du livre de Mme Louisa Jones, spécialiste de l’art paysager et auteurs de nombres ouvrages, « l’art des jardins en provence » (éd. Actes Sud). C’est l’académicien Jean-Robert Pitte qui a remis ce prix en tant que Président de la Société française de Géographie, à la Mairie du Vè arrondissement de Paris, face au Panthéon. Le maire, M. Tiberi, est venu saluer les lauréats, heureux de se retrouver dans l’exceptionnel décor Art Déco de cette mairie.

Jean-Robert Pitte, de l'Académie des sciences morales et politiques

Avant de prononcer l’éloge du lauréat du Prix du livre de paysage, je souhaiterais moi aussi rendre hommage à Madame Paule Albrecht, la Présidente de la Société pour la protection des Paysages et de l’Esthétique de la France dont j’avais fait la connaissance il y a un an et qui est disparue au début de cet été. Lors de la discussion du jury que j’ai eu l’honneur de présider, il m’est apparu que ses membres souhaitaient choisir un ouvrage qu’elle aurait aimé et qui évoquerait des paysages conformes à ses valeurs et ses goûts qui sont aussi ceux  de votre association. Vos suffrages se sont portés sans hésitation sur cet ensemble de vues aériennes d’un certain nombre de paysages de France métropolitaine communément jugés comme séduisants, émouvants, voire remarquables, ce qu’il est convenu d’appeler « la belle France », celle qui fait de notre pays la première destination touristique du monde.

 

Votre projet, cher M. Tardy, a consisté à pointer de l’objectif un florilège des paysages d’une France idéale et pour qu’elle le soit encore davantage, vous avez choisi de les photographier à l’oblique depuis le ciel. Cela leur donne un relief singulier qui fait rêver et cela gomme ou estompe un certain nombre de détails seulement visibles au sol et communément jugés comme vulgaires, voire laids. Cet ensemble est en tous points le contraire de celui qu’a constitué Raymond Depardon dont l’exposition de photos prises exclusivement au sol a connu un grand succès il y a quelques mois à la BNF. Au contraire du vôtre, son parti pris a été d’éviter le sublime, les hauts lieux reconnus et protégés, de proposer un regard tendre sur le quotidien, le vernaculaire, voire le « moche » (au sens étymologique, l’informe) l’humble trace des gens de peu. Il en faut pour tous les goûts ! Ici ou là, néanmoins, vous vous laissez aller à photographier des chaos humains surréalistes, tels, par exemple, que les ruines des blockhaus de Neuchâtel-Hardelot, sans doute le plus étonnant de vos choix.

Avec votre livre, nous sommes dans le registre de la promenade parmi vos morceaux choisis. Vous n’avez pas cherché à être exhaustif, mais à suggérer la grande diversité des paysages français dans ce qu’ils doivent à la géologie et à l’érosion, ainsi qu’à la sculpture opérée par les générations successives, principalement celles qui ont précédé la Révolution industrielle. Celle-ci semble en effet pour vous une frontière que vous n’aimez guère franchir, à l’exception d’un bref coup d’œil aux anciens terrils du Bassin minier du Nord ou à une cimenterie de la vallée du Rhône, à une usine ici ou là, au pont de Saint-Nazaire ou à une péniche sur le Canal du Nord. J’ai même aperçu dans le lointain d’un panorama rhodanien deux de ces stupides éoliennes qui défigurent notre pays et constituent une aberration énergétique. Sinon, ce sont surtout les espaces ruraux qui ont retenu votre attention et c’est pourquoi la couleur verte domine les pages de votre ouvrage. Au quotidien, la plupart des Français vivent plutôt dans des couleurs minérales : gris des pierres ou du béton, noir du macadam. Vous avez accordé une grande place aux montagnes, aux littoraux et aux cours d’eau, non parce qu’ils occupent une place majoritaire, mais parce que vous les aimez et, bien entendu, parce que les Français ont appris à les aimer à partir de la fin du XVIIIe siècle, voire dans la deuxième moitié du XXe siècle, au moment de l’institution des congés payés. Vous avez survolé les villes, mais vous avez nettement préféré les centres que les zones urbaines sensibles des périphéries, les cités anciennes préservées que les reconstructions de l’Ouest (à l’exception de Falaise), la pierre, la brique, l’ardoise, la tuile que le béton et son cortège de matériaux contemporains.

 

Alors, oui, il y a de la nostalgie dans votre livre et donc, par déduction, de la tristesse et un certain refus de la modernité. Puissions-nous un jour rétablir la communication en France et ailleurs dans le monde entre la sensibilité, la créativité, la fantaisie et les techniques étonnantes que l’humanité maîtrise aujourd’hui. Mais ne rêvons pas, le goût n’est pas près de s’uniformiser. Les paysages de France continueront à évoluer pour le meilleur et pour le pire, pour la plus grande joie ou pour l’agacement, voire la sainte colère des membres de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France.

Au cours de sa réunion finale, le jury a souhaité accorder une mention spéciale à un très joli livre, celui que Madame Louisa Jones a consacré à Nicole de Vésian, un art des jardins en Provence (Arles, Actes Sud, 2011). Nicole de Vésian, disparue en 1996, était styliste de la maison Hermès. Elle a consacré les dernières années de sa vie à créer un superbe jardin à La Louve, son havre du Luberon. Ce livre raconte l’histoire d’une sculpture de paysage aux accents japonisants, la création d’un espace fait pour le ravissement des yeux et la joie de vivre avec une grande économie de moyens. Ici les buis et les lauriers font le dos rond et se pressent en un troupeau harmonieux et paisible. Tout y est si bien pensé que La Louve donne l’impression d’avoir toujours existé. Vous ne regretterez pas de lire ce livre dans lequel le texte et les photos se répondent poétiquement.

 

Jean-Robert PITTE

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