Anne de France : art et pouvoir en 1500, un colloque organisé les 30 et 31 mars 2012 à Moulins. Discours de Jean Cluzel

Au XVe siècle, trois femmes, trois jeunes femmes, influencent le destin du royaume : Jeanne d’Arc, Anne et Jeanne de France, filles de Louis XI.

Au moment de sa rencontre avec Charles VII à Chinon en 1429, Jeanne d’Arc a 17 ans. En 1483, Anne de France en a 22 lorsqu’elle décide de réunir les États généraux ; en 1476, Jeanne n’en avait que 12, lors de son mariage décidé par Louis XI.

Une fille de la terre, ne sachant ni lire ni écrire, mais capable de monter à cheval et de conduire une armée ; femme de prière et de méditation se nommant, elle-même, Fille Dieu : Jeanne d’Arc.

Une fille de roi, rompue aux brutalités de la politique comme aux finesses de la diplomatie qu’elle sert avec une volonté de fer : en poursuivant la politique de Charles VII et de Louis XI déployant un courage et une vision stratégiques exceptionnels.

Une autre fille de roi, sa sœur, malingre et difforme qui demeure silencieusement fidèle à sa conscience face au parjure de son mari, une Antigone chrétienne : Jeanne de France.

Au théâtre de l’histoire il arrive que les femmes ne soient pas ombres légères.

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Le contexte

Anne aux trois noms.

Anne de France puisqu’elle est fille de Louis XI.

Anne de Beaujeu du jour où elle épouse Pierre de Beaujeu.

Anne de Bourbon lorsque son mari porte le titre de duc de Bourbon.

 

Née en 1461 et morte en 1522, durant sa vie elle connut quatre rois : Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François Ier. On l’appelait aussi “Madame la Grant” parce qu’elle assura par deux fois la régence du royaume de France, lors de la minorité de son frère, le futur Charles VIII, de 1483 à 1491, et lors de l’absence du roi pendant la première guerre d’Italie, en 1494-1495.

Anne de France a vécu à une époque charnière entre la fin du Moyen Age et l’aube de la Renaissance, où les mentalités basculaient tandis que s’ouvrait le Nouveau Monde.

L’Entrée en politique

Jusqu’à l’âge de 12 ans, Anne est restée près de sa mère. Mais dès son  mariage avec Pierre de Beaujeu, en 1473, elle a suivi son époux et s’est retrouvée, de ce fait, mêlée de près au gouvernement du royaume. Pendant dix ans, de 1473 à 1483, entre 12 et 22 ans, elle a donc été initiée aux affaires politiques. Faut-il préciser que cette initiation tombait en  terrain favorable ? Le roi s’en apercevait chaque jour davantage. La personnalité de sa fille s’affirmait si précocement qu¹il a pu déclarer, -l’historien Brantôme le rapporte- : « C’est la moins folle des filles de France, car de sage il n’y en a point. »

Et si, par des actes et par des  textes, surtout dans les trois dernières années de sa vie, Louis investit son gendre Pierre de Beaujeu de tant de missions, c’est qu’il le sait accompagné d’une épouse dotée d’une grande capacité politique.  De bonne heure, il a admis sa fille dans la confidence de ses desseins.

Aussi, a-t-elle – sur le terrain- acquis une expérience solide. D’ailleurs elle possède, parmi d’éminentes qualités, un jugement clair et rapide. Elle a hérité de son père la souplesse alliée à la fermeté du caractère et à la persévérance dans les résolutions. Elle a un cœur noble, de la dignité, le sentiment de son rang et de sa mission et, surtout, le sens du commandement. Brantôme la juge et la jauge en la qualifiant de « maîtresse femme » : elle saura poursuivre l’œuvre de Louis XI construisant l’État Royal.

L’éclatement du royaume évité, les princes calmés, le pays pacifié, le rattachement de la Bretagne scellé, les menaces de guerre extérieures éloignées, les finances rétablies, le fonctionnement de l’État assuré : tel est l’impressionnant bilan de la politique conduite par Anne de France. Ce fut accompli en peu d’années, alors qu¹à la mort de Louis XI elle avait contre elle la foule de mécontents à l’affût de toute défaillance du pouvoir central et qu’elle devait leur faire face au nom d’un enfant. C’est ainsi qu’elle a sauvegardé -en la consolidant- l’oeuvre de Charles VII et de Louis XI qui, d’un pays en ruine au début du XVIe siècle, en avaient fait un État puissant.

 

La Cour de Moulins

Et, voici que, pour la chapelle du « Logis neuf » – en 1497 ou 1498 sans pouvoir être plus précis –, elle a commandé un retable en trois panneaux. Ce que Raphaël a fait à la même époque mais sous d’autres cieux, le Maître de Moulins, avec le même génie, vient de l’exécuter.

Aujourd’hui encore, il est impossible, devant le “Triptyque de la Vierge en gloire”, de ne pas être fasciné par la présence intense des donateurs. Peut-être parce qu’ils ne sont pas idéalisés comme leurs intercesseurs mais tout chargés d’humanité. Anne, le visage pâle, le front lisse et le regard vif, est plus altière ; mais c’est parce qu’elle concentre toute sa volonté pour être en harmonie avec son destin.

Anne insuffle à Moulins un nouvel état d’esprit au service d’une culture très ouverte en accueillant tout ce que le monde des arts et des lettres de l’époque contient de talents. Comme tous les princes de son temps, et à la manière italienne, elle cherche à former une “cour” où sont appelés les artistes les plus prestigieux.

Pour construire un cadre digne de son œuvre, elle fait agrandir le parc en achetant ou en échangeant des maisons alentour pour permettre de constituer une cour à galeries, un jardin “d’en haut”, avec une terrasse à treillages d’où l’on embrasse le val d’Allier ; elle fait poser une immense fontaine en pierre de Volvic, l’une des plus belles du royaume selon Nicolas de Nicolaÿ.

Aux Temps Modernes

Anne de France est une femme de l’histoire, mais c’est aussi -grâce au triptyque- une présence, ici, chez nous.

Face à elle, chacun d’entre nous devrait pouvoir se sentir concerné. A une époque où l’individu l’emporte plus que jamais sur le groupe, ne serait-il pas temps de retrouver et de repenser la notion de “corps” autour de laquelle il faudrait inventer une nouvelle façon de “vivre ensemble”.

Autrefois, les confréries rassemblaient les hommes au sein de sociétés pour faire œuvre  commune et de charité (humanitaire, dirait-on aujourd’hui). Pourquoi ne pas renouveler les sociabilités d’antan en créant des réseaux qui se donneraient pour mission de transmettre les héritages de ceux qui vécurent sur cette terre ? De ceux qui surent l’embellir en nous donnant la mission de poursuivre leur œuvre ; avec constance, pour faire honneur au passé et confiance en l’avenir.

 

Jean CLUZEL

Membre de l’Institut

Ancien Sénateur et ancien Président du Conseil général de l’Allier

Les émissions de Canal Académie sur Jean Cluzel

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