« Le peuple et l’idée de norme ». Postface de Jean-Denis Bredin, de l’Académie française

Le livre Le peuple et l’idée de norme publié aux éditions Panthéon-Assas a été dirigé par l’académicien Pierre Mazeaud et Catherine Puigelier. Nous vous proposons ci-dessous la lecture de la Postace, par Jean-Denis Bredin, membre de l’Académie française et Professeur émérite de l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris I).

 Postface

Quand Pierre Mazeaud et Catherine Puigelier me demandèrent d’écrire une « postface » à un ouvrage dont j’appris le nom prestigieux des auteurs, je fus inquiet de la difficulté d’une trop belle mission. Et d’abord ce mot me préoccupait : qu’était-ce donc qu’une « postface » ? Le terme semble avoir été imaginé par Voltaire, ce qui n’était pas forcément rassurant. Un résumé ? Un commentaire ? L’un et l’autre m’étaient impossibles, par défaut de compétence ou d’imagination. Il restait à inventer une autre postface, mais je n’étais plus à l’âge de l’invention. Ne rien dire ou presque, en rappelant cependant que les trois « parties » de l’ouvrage m’avaient beaucoup impressionné ? Mais dire mon admiration c’était applaudir et se taire. Ce pourquoi je me résignai à griffonner, avec application, quelques lignes félicitant les auteurs de ce très beau travail, sans rien ajouter, pour sembler remplir mon impossible mission. Qu’est-ce que ce peuple, apparent créateur de la norme ? Me reviennent les Cours – et les écrits – de mon maître, Jean Carbonnier, tous les dérèglements et la permanente inflation du droit qu’il a si bien décrits, ce qu’il appelait « l’invasion du Droit », la multiplication des droits, « des droits venus d’ailleurs » et aussi des droits « venus de nulle part », de toutes les règles auxquelles tant de tribunaux nationaux ou internationaux prétendent donner « statut de droit », tout ce que Carbonnier appelait « la pulvérisation du Droit », la loi n’étant plus aujourd’hui que l’un des instruments du Droit, parmi tant d’autres ! La mondialisation progressive du peuple, ou des peuples et pourquoi pas des normes, s’observe partout, valeurs défendues, armes du moment, modes de l’esprit ou du coeur. Ainsi, et ce ne sont que des exemples, la sécurité et la transparence poursuivent leurs chemins, créateurs incessants de normes nouvelles. La liberté, elle, semble avoir perdu, une part de son prestige et de ses pouvoirs. « L’accroissement du nombre écrivait Valéry a fait du mot peuple un terme monstrueux dont le sens dépend de la phrase où il entre ». Chacun défend toujours le peuple, chacun défend les normes qu’il semble porter : mais l’élection par le peuple est-elle mieux qu’une formalité rituelle, émouvante, peut-être désuète ? Normes juridiques, normes sociales, normes éthiques, normes morales, normes adaptées à celui qui en use, normes exploitées contre un autre ? Les remarquables articles ici assemblés disent malgré tout la résistance, la permanence de certaines normes, celles qui nous semblent fonder la démocratie. Pierre Mazeaud nous parle heureusement du « peuple et de l’intérêt général » et Catherine Puigelier d’un « peuple de libertés ». Mais au long de ce beau livre, d’autres auteurs nous disent ou laissent transparaître leur inquiétude. La dictature aimable de normes nouvelles, joliment habillées, mais toujours mouvantes, conformes, dans le moment, à l’idéal offert au peuple, serait-elle notre destin ?

Les émissions de Canal Académie avec Jean-Denis Bredin.

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