Eduardo Arroyo à la rencontre de Delacroix, de l’Académie des beaux-arts. Par Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Institut

L’exposition d’ARROYO, à la galerie Louis Carré se termine le 1er décembre, mais vous pouvez toujours trouver le catalogue qui reproduit parfaitement toutes les œuvres exposées, datant de 2011 et 2012, et l’image d’une des dernières toiles de DELACROIX, La Lutte de Jacob contre l’Ange,que les travaux actuels de rénovation dans la chapelle des Anges de l’Eglise Saint-Sulpice rendent difficile à voir.

Eduardo Arroyo. « La lutte de Jacob et l’ange ». Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition Eduardo Arroyo, La Lutte de Jacob et l’Ange, présentée du 26 octobre au 1er décembre 2012.
Texte d’Eduardo Arroyo.
112 pages. 34 reproductions en couleur.

Donc d’un côté Delacroix, avec dans le catalogue, le rappel de sa dernière grande toile, (pour Barres « une page d’autobiographie  suprême, un résumé de l’expérience d’une grande vie et un testament de mort inscrit par le vieil artiste sur le mur des ANGES », et aussi  la première page de son Journal, du 1er janvier 1861, ou déjà très atteint par la maladie, et devant être aidé de deux assistants, il écrit: «  J’ai commencé cette année en poursuivant mon travail dans l’église (Saint Sulpice) comme à l’ordinaire (…) j’ai été travailler toute la journée. (…) La peinture me harcèle et me tourmente  de mille manières, comme la maitresse la plus exigeante ; depuis quatre mois,  je fuis dès le petit jour et je cours à ce travail  enchanteur, comme aux pieds de la maitresse la plus chérie ; ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d’horribles et incessantes difficultés. Mais d’où vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté ? (…) Noble emploi des instants de la vieillesse qui m’assiège déjà de mille côtés, mais qui me laisse pourtant encore la force de surmonter les douleurs du corps et les peines de l’âme ». Arroyo conclut : « Pour Delacroix, exécuter cette peinture relève du défi, du combat singulier ; c’est un drame, dont les protagonistes sont le temps et l’adversité. »        

Il y répond par trente quatre tableaux et une autre histoire, un autre combat, une centaine d’autres défis qui ne sont plus ceux de la création, mais ceux des Anges, des Anges déchus, des grands boxeurs, des « Anges noirs » comme les appelait Cocteau. Il en avait écrit le premier chapitre en 1984 dans Panama Al Brown, car ll s’était exilé en 1958, à l’âge de vingt et un ans, de l’Espagne de Franco il ne voulait pas peindre mais écrire librement. Très vite il découvre la peinture avec Gilles Aillaud et Antonio Recalcati et participe à la création de ce qui fut appelé « la figuration narrative ». Mais il s’est toujours consacré à l’écriture (une quinzaine de livres aujourd’hui) et s’est toujours passionné pour la boxe. Il en continue l’histoire dans sa longue préface du catalogue, ou il en décrit la violence  l’esprit, les règles, et il nous conduit à New-York, en 1923 ou Firpo rencontre Dempsey pour le titre mondial, ou à Los Angeles, ou, en 1956, Garbelli se bat contre Smith, mais fut contraint à l’abandon quand « son oeil gauche enfla  démesurément et perd la vue pendant trois jours ». Et c’est toujours de la même histoire, à Milan, à Cologne, à Hambourg, à Panama, ou à Paris, toujours « la même chorégraphie, selon Arroyo, entremêlant bras et jambes (…) tango intense (…), danse éternelle et désespérée ». Mais, toujours la même noblesse depuis la Genèse, ou l’Ange brise la côte de Jacob, et attend vainement des secours mais dans ce duel, il n’y a ni vainqueur ni vaincu: « Quel est ton nom, demande l’Ange à Jacob ? Ton nom ne sera plus Jacob mais Israël. Tu as affronté des dieux et des hommes et tu as été le plus fort. »

Eduardo Arroyo « La Lutte de Jacob et l’Ange » 180 x 220 cm © Galerie Louis Carré & Ci

Après les mots, la peinture : Arroyo répond à Delacroix par une explosion de couleurs. Presque sans dessin, il leur donne un nouveau sens. Ce ne sont plus huit portraits de Delacroix, de la même dimension, accrochés côte à côte, ce n’est plus du noir, mais à quatre reprises, avec un profil et un fond coloré différents,  Delacroix broie du noir, ni du vert, mais Delacroix vert de rage, ou Delacroix voit rouge, ou La colère bleue de Delacroix, ou Delacroix en peintre menteur. C’est devant une véritable palette de couleurs étalées, comme un puzzle, qu’apparait, simplement figuré par un dessin très fin des contours, comme en transparence,  Baudelaire  face, et, comme Arroyo ne perd jamais son humour critique, sur le même fond, aux mêmes dimensions, mais la tête à l’‘envers, figure Baudelaire pile. Pour le portrait de Paul Gauguin, comme pour ceux des anges déchus de la boxe, il retrouve avec des fonds colorés, du papier, un crayon et des collages transparents, ses thèmes habituels (Bécassine, le hibou, la carpe), ses  objets familiers comme une paire de ciseaux ou un sablier, oui,  il retrouve  sa maitrise du dessin qui l’a toujours conduit.  

Avec les écrits et les images d’Eduardo Arroyo, nous redécouvrons  L’ŒUVRE ULTIME d’Eugène Delacroix.

Jacques-Louis Binet

Tags: ,

Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *