L’Elysée fantôme : les années noires, un livre de François d’Orcival. Par Bernard Bourgeois, de l’Académie des sciences morales et politiques

La période des cadeaux n’est pas tout à fait close. Celui que je dépose sur le bureau de notre Académie est le beau livre de notre confrère et de mon voisin François d’Orcival : L’Elysée fantôme : les années noires, paru en fin d’année chez Robert Laffont. Un Elysée politiquement vide, de 1940 à 1947, tout un septennat, mais qui, précisément par son vide même, le lieu vide du pouvoir suprême, fut suprêmement attirant, un grand moteur, sinon un grand acteur, de l’histoire de notre pays : « Chacun rêvait du moment où il reviendrait au palais et s’y préparait par toutes sortes d’intrigues, certain de pouvoir y interpréter à nouveau le premier rôle. Les Allemands eux-mêmes se prirent au jeu ».
De ce jeu, dérision souvent comique de la tragédie en cours, François d’Orcival – qui habite ici le fauteuil d’Henri Amouroux, dédicataire de l’ouvrage – déroule, dans une synthèse novatrice non seulement par la perspective choisie, l’histoire à la fois savante, signifiante et vivante. Savante : érudition riche à souhait de découvertes. Signifiante : le sens général des intentions et opérations est lumineusement dégagé. Vivante : l’auteur est un conteur, qui nous fait circuler dans une étonnante galerie de portraits. Bref, le grand art d’un historien total. Quelques touches relatives aux protagonistes du jeu élyséen en témoignent.

Les nazis, en leur haine viscérale de l’Etat comme tel, ce statique auquel ils opposent l’énergie du « Mouvement », considèrent l’Elysée ignoré par Hitler dans sa visite matinale de Paris le 23 juin 1940 – ce symbole pour eux mort de l’Etat, qui plus est, français, la double futilité – comme un appât pour manœuvrer Vichy. Car Pétain, qui, lui, n’aime pas plus le mouvement en général qu’il ne pratique l’offensive, voudrait bien fixer son Etat, purgé de l’agitation républicaine, à son lieu national traditionnel. L’un de ses dauphins, Darlan, le marin qui n’aime pas non plus le mouvement, donc la mer, et veut voir sa flotte bien calée dans les rades où elle se fera couler ou se sabordera, entend réaliser à son profit le souhait pétainiste, en s’ancrant avec faste au bâtiment-amiral terrestre de l’Etat : il fait réhabiliter l’Elysée et y reçoit Rundstedt. Au grand dam de l’autre dauphin, l’ondoyant, lui, Pierre Laval, navigateur plus rusé, sans grand sens de l’Etat, des eux politiciennes, dont l’ultime maquignonnage consiste à vouloir installer in extremis à l’Elysée ainsi instrumenté, pour y accueillir les troupes alliées – neutraliser de Gaulle et empêcher que Thorez vienne coucher dans les lieux –, un Maréchal lui-même désireux de réinsérer, apparemment, son Etat dans la constitution républicaine ! L’un des morceaux de bravoure de l’ouvrage est bien le récit du déjeuner réunissant le 17 août 44 à Matignon autour de Laval, Henriot libéré provisoirement par les Allemands, et Abetz, en vue de mettre au point l’incroyable scénario élyséen, menacé par Oberg et annulé par Leclerc. La fin des années noires est là pour un Elysée encore voué à quelques années grises, avant que l’élève à tout son éclat celui qui, en toute la période, incarna, d’abord hors de France, l’Etat républicain.

Je vous invite, si vous ne l’avez déjà fait, à fréquenter d’urgence la passionnante fresque de notre ami.

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Bernard Bourgeois

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