« Candide », de Voltaire. Par Jacques Paugam

Il y a plusieurs choses que je n’ai pas comprises en découvrant l’adaptation théâtrale -en soi, très opportune- d’un des romans les plus célèbres de Voltaire, « Candide », par Emmanuel Daumas, responsable également de la mise en scène. Spectacle proposé par la Comédie Française, dans ce sanctuaire pour oeuvres-bijoux que constitue le Studio-Théâtre :

– Pourquoi ce décor de salle d’opération ou d’arrière-salle de grand café ?

– Pourquoi ce ton, souvent proche de la vulgarité, quand on sait que Voltaire tenait par-dessus tout à l’estime et à la reconnaissance d’un univers bourgeois et aristocratique sophistiqué ?

– Pourquoi avoir, dans la sélection des extraits, accordé une priorité -assez peu flatteuse pour le spectateur- aux passages les plus affriolants et les plus scabreux ? Priorité qui devient vite fastidieuse ?

– Pourquoi, à la fin de la représentation, cet effet de diversion, consistant à interpréter une scène de plusieurs minutes, en copié-collé de la fameuse scène d’initiation, Belmondo-Anconina, dans le film de Claude Lelouche, « ITINÉRAIRE D’UN ENFANT GÂTÉ » ? Autant inviter Laurent Gerra…

– Pourquoi, surtout, une expression le plus souvent emphatique, qui détourne l’attention de la force naturelle d’un texte au service d’une thèse « philosophique » aussi simple que révolutionnaire, aux yeux de certains : grosso modo, nous dit Voltaire dans « CANDIDE », notre monde n’est pas un monde idéal, à la fois parce que la nature est ce qu’elle est, et parce que l’homme est ce qu’il est. Mais les choses peuvent changer.

Voltaire n’est donc pas un optimiste, et c’est le moins qu’on puisse dire, dans l’analyse qu’il fait du monde tel qu’il est. C’est en cela qu’il s’oppose à Leibniz. Mais c’est un optimiste, dans sa volonté délibérée de faire confiance à l’homme des Lumières pour changer ce monde. C’est là le sens de la fameuse formule finale de Candide, « Il faut cultiver notre jardin », formule à ne pas comprendre comme une apologie d’un égocentrisme chagrin mais comme un appel à une mobilisation des élites en vue de transformer notre jardin-monde. Et c’est pour cela que derrière sa férocité dans la description des êtres et des choses, il y a presque toujours chez Voltaire cet entrain, cette ironie positive, creuset de l’espoir malgré tout. La chaleur humaniste en moins et l’ironie révélatrice, cinglante et dévastatrice en plus, il y a curieusement chez Voltaire quelque chose de Camus, le Camus du « MYTHE DE SISYPHE » et  de « L’HOMME REVOLTE ». Mais Voltaire est un Sisyphe heureux, parce qu’il est convaincu que l’humanisme triomphera.

Bilan du volet négatif de cette adaptation : d’une fable humaniste, férocement satirique, Emmanuel Daumas a fait une farce intellectuelle à l’issue dérisoire, la phrase clé de Candide, « Il est certain qu’il faut cultiver notre jardin », étant ici répétée sur un ton étonnamment désinvolte. On est loin de la fraîcheur attentive et si réjouissante de « L’INGENU », monté en 2009 au Théâtre Tristan Bernard, par Arnaud Denis, dans une adaptation de Jean Cosmos.

APRÈS LE CONTRE, LE POUR

Voilà pour les ombres. Mais il y a le reste qui m’amène, quand-même, à vous conseiller d’aller au STUDIO-THÉÂTRE :

– L’excellente idée d’avoir articulé le spectacle autour d’un récit à plusieurs voix, et scandé par des annonces-relais, des aventures de Candide et de son entourage.

– La modernité de Voltaire, perceptible sous le tamis de cette mise en scène vieillotte, de type post soixante-huitard, digne de certains spectacles proposés en Avignon, dans les années 70.

– Ce mélange de truculence, de concision et d’élégance dans le style. Foisonnement qui m’a fait penser, à la fois, à Rabelais, Montesquieu, Montaigne, Pierre Loti et Hemingway.

– L’ironie et la satire, armes essentielles, au service du combat de ce qu’on aurait appelé, dans les années 1950-1990, un intellectuel engagé, doublé d’un journaliste virtuose. Et c’est d’ailleurs plus à ce titre, sans doute, qu’en tant que philosophe, que le défenseur de Calas est resté dans l’Histoire.

– Un moment de véritable émotion quand Laurent Stocker (Candide) et Laurent Lafitte se livrent leur vérité ultime, dans un dialogue vécu de manière enfin naturelle.

– Et puis, deux grands numéros d’acteurs : Claude Mathieu, dans le pourtant trop long monologue de « La Vieille »; et la performance époustouflante de Julie Sicard, en personnage d’Indien aux onomatopées fulgurantes.

Tout cela mérite que, malgré le reste, vous alliez voir ce « CANDIDE ». Et peut-être aurez-vous, comme moi, envie de redécouvrir les textes du Voltaire romancier-conteur. Et, en particulier, « ZADIG », que je savoure ces jours-ci avec un intense plaisir. A bon entendeur…

JACQUES PAUGAM

***

Voltaire (1694-1778) a été élu à l’Académie française le 2 mai 1746 ; à l’unanimité.

« CANDIDE » date de 1759.

REFERENCES :

« CANDIDE », de Voltaire à la Comédie française.

Adaptation et mise en scène d’Emmanuel Daumas.

Avec : Claude Mathieu, Laurent Stocker, Julie Sicard, Serge Bagdassarian, Laurent Lafitte.

Jusqu’au 3 mars.

Réservations : 0144589858

********************

********************

EGALEMENT :

« INSTANTS CRITIQUES »

Première étape d’un cycle très prometteur, consacré à François Morel, LA PÉPINIÈRE THÉÂTRE propose « INSTANT CRITIQUES », adaptation par François Morel et Olivier Broche, des échanges entre Georges Charensol et Jean-Louis Bory, lors de l’émission « LE MASQUE ET LA PLUME », sur France Inter, dans les années 60-70. Mise en scène de François Morel.

C’est un bijou d’intelligence, de culture, d’humour; comme de mise en scène; et d’interprétation, par Olivier Broche et Olivier Saladin.

RÉFÉRENCES:

LA PÉPINIÈRE THÉÂTRE

Jusqu’au 2 mars.

et du 2 au 13 avril.

Réservations : 0142614416

Tags: ,

  1. Caro_theatre’s avatar

    Un très beau roman, le public en sera surement plus critique vis à vis de l’adaptation…

    Répondre

Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *