« Des souris et des hommes », de John Steinbeck // « Tour de piste », de Christian Giudicelli. La chronique théâtre (32) de Jacques Paugam

Voici deux pièces, profondes, sur les mystères de chacune de nos vies, et qui résonnent comme des appels à tendresse. L’une, sur la grandeur des humbles. L’autre, sur la dignité anonyme des gens qui se laissent aspirer dans l’entonnoir de la médiocrité, et ne s’en rendent compte que trop tard.

« DES SOURIS ET DES HOMMES :

LA CULTURE, DEBOUT !

Cette présentation des « SOURIS ET DES HOMMES » au Théâtre 14, adaptation théâtrale du roman de Steinbeck, mis en scène et interprété par Jean-Philippe Evariste et Philippe Ivancic, est le fruit d’un petit miracle : monté, dans un quasi anonymat, en 2002, ce spectacle a trouvé immédiatement son public, au point de faire l’objet de trois tournées en France et de deux reprises à Paris ! Puissance et magie du bouche à oreille. Non, la culture n’est pas morte !

DOMINANTS-DOMINES

Californie des années 1930 : des hommes vont de ranch en ranch chercher du travail. L’univers agraire du Prix Nobel 1962 de littérature est un univers de rapports de force. Un univers complexe et le plus souvent silencieux où des hommes, dépossédés de toute vie personnelle, acceptent d’être, pour quelques dollars, réduits à l’état de bêtes de somme.

Solitude et passivité, tempérés de bordel et de parties de poker, où les rêves d’une autre vie, dans un ranch à soi où ailleurs, sont le plus souvent réduits à l’état de fantasmes. Vie figée où il n’y a que la vieillesse ou la mort pour apporter un changement.

SOLITUDE SAUVAGE

Rapports de force, soumission et solitude viscérale : « Des types comme nous dans les ranchs, il n’y a pas plus seuls au monde ». Un vrai dialogue est un luxe le plus souvent hors de portée. Alors, on se raccroche à ce qu’on peut : « L’ important, c’est de parler, c’est d’être avec quelqu’un. »

GEORGE ET LENNIE

D’où la singularité de l’histoire de ces deux amis, George et Lennie, qui font errance commune, George protégeant Lennie, ce grand enfant, simple d’esprit, assoiffé d’amour à donner autant qu’à recevoir mais qui, à travers sa force herculéenne, ne peut offrir qu’une tendresse de mort.

ADMIRABLE DERIVE

Philippe Ivancic est tellement vrai dans le rôle de Lennie – ses gestes, ses regards, ses intonations, sa manière de caresser les souris et les chiens -, qu’il amène tout naturellement, petit à petit, le spectateur, d’une perspective sociologique première à ce qui fait la grandeur de l’oeuvre de Steinbeck : l’expression pathétique d’une sénilité douce, exprimée de l’intérieur.

A L’ESSENTIEL

Ici l’humanisme prend le pas sur l’histoire ou la politique. Poil à gratter de l’american way of life, Steinbeck nous conduit au-delà. A travers cette histoire d’amitié, où la peur de la solitude est presque aussi importante que l’attachement à l’autre, il nous place, de manière abrupte, face à une interrogation angoissante sur la fatalité.

Comme tous les grands textes, ou presque, celui-ci nous offre des moments de vie extraordinaires, entre les mots, à côté des mots, dans une sorte de communion, de compassion viscérale. Cum-patein : souffrir avec.

Oui, quinze jours après avoir vu cette pièce, j’entends encore Lennie crier : « Je dirai rien, George ! » « Je voulais pas, George ».

Un grand texte, une mise en scène au cordeau, une interprétation si humaine et si sobre en même temps : du grand théâtre, point.

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« TOUR DE PISTE » :

FAITES PAS COMME MOI !

Un homme, seul en scène, jette un regard sur toute sa vie, finalement bien terne, alors qu’elle s’était engagée sous les meilleurs auspices. Il se raconte sans fioriture, sans complaisance.

LOGIQUE SOURNOISE

Au fil des souvenirs, on voit s’imposer l’engrenage féroce des conventions et des habitudes. Les petits riens de nos journées qui, à la longue, peuvent figer un destin loin des sentiers oubliés de nos rêves : »Ma vie est vide comme une ville de province à dix heures du soir » (…) « Je regarde un film américain parlant français ».

TALENTS MULTIPLES

 

Le texte de Christian Giudicelli est intelligent, nerveux, subtil.

La mise en scène de Jacques Nerson est, tel que lui-même, tout en finesse, passeur d’intériorité.

Stéphane Hillel interprète avec intelligence et tact ce personnage d’instituteur que son père rêvait en professeur agrégé. Hillel sait admirablement serrer la bride, laissant au spectateur la responsabilité de son propre regard sur cette morne aventure, riche pourtant de la sève qui anime potentiellement toute existence.

AU NOM DE LA VIE

Curieusement, cette analyse sans complaisance d’un ratage se mue finalement en hymne à la vie, tant il incite chacun à la révolte, à ne pas subir, à aimer vraiment, à se surprendre, à créer. En sortant, je pensais à cette maxime fétiche de René Char : « Aime ton destin, sers ton bonheur, va vers ton risque ».

Allez-y, allez écouter cette injonction à « aller vers son risque », à quelque niveau que l’on soit.

Porté par le succès, cette pièce, créée à l’excellent petit théâtre, « Les Déchargeurs », vient d’émigrer dans une autre salle de qualité, le « Petit Théâtre de Paris ». Voilà un spectacle qui mérite, effectivement, de passer l’hiver.

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

-« DES SOURIS ET DES HOMMES« , de John Steinbeck.

-Mise en scène de Jean-Philippe Evariste et Philippe Ivancic.

-Direction d’acteurs : Anne Bourgeois.

-Avec, entre autres, Jean-Philippe Evariste et Philippe Ivancic.

Théâtre 14.

-Jusqu’au 31 décembre.

-Réservations : 0145454977

-« TOUR DE PISTE« , de Christian Giudicelli.

-Mise en scène de Jacques Nerson.

-Avec Stéphane Hillel.

Petit Théâtre de Paris.

-Réservations : 0142800181

 PS : le théâtre, c’est la vie…

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