« DOM JUAN », de Molière. La chronique théâtre (26) de Jacques Paugam

Entre Jean-Pierre Vincent et la Comédie-Française, c’est une variation créative sur le thème du « revenez-y ». Administrateur de la Grande Maison, de 1982 à 1986, c’est la quatrième fois qu’il y revient depuis, pour monter un spectacle.

AU PLAISIR DES ROIS

Cette fois, c’est le « DOM JUAN » de Molière, pièce au destin curieux puisqu’elle ne connut qu’une quinzaine de représentations, triomphales, à sa création, en 1665, et ne fut jamais rejouée du vivant de Molière, dont il n’est pas exclu qu’il ait choisi, par cette abstention, de ménager le Roi, sensible à la nouvelle cabale que cette pièce avait suscitée.

VOUS AVEZ DIT GOLDONI?

Avec le temps, cette pièce débridée se révèle – pourquoi ne pas le dire? – inégale.

C’est une pièce à thèse et on est parfois, dans la deuxième partie, plus à la tribune ou en chaire qu’au théâtre. Cà reste passionnant, pour ceux qui s’intéressent aux idées, mais ce n’est pas, dans ces moments-là, un modèle de construction théâtrale. Et le rythme s’en ressent. Certaines tirades sont pesantes. Et certains dialogues un peu longs; celui des frères d’Elvire, par exemple.

De ce point de vue, Goldoni est presque aérien par rapport à Molière…

D’UN ICONOCLASTE A L’AUTRE

Mais ce qui me semble, surtout, avoir vieilli, parce que très daté dans la manière choisie par Molière pour s’en prendre indirectement à la Contre-Réforme catholique, très en verve au temps de la jeunesse de Louis XIV, c’est le défi permanent de Dom Juan à Dieu et la fantasmagorie autour de la Statue du Commandeur.

D’ailleurs, Jean-Pierre Vincent ne doit pas être loin de partager mon avis – mais pour d’autres raisons…-, puisqu’il s’est autorisé une modification très audacieuse et , à mon sens, bien hasardeuse, de la scène finale : pour faire court, Dom Juan s’en sort ! Ce qui donne à penser que Molière, par peur de la censure,se serait très respectueusement incliné devant des forces célestes auxquelles il ne croyait peut-être pas. Comme si, à l’instar de Dom Juan, il croyait seulement que « deux et deux font quatre » et « quatre et quatre font huit ».

QUEL STYLE !

Reste l’essentiel, et qui fait l’originalité et la force de cette pièce, à bien des égards « déjantée » comme on dit aujourd’hui. Je soulignerai, arbitrairement, trois points :

En premier lieu, le style, dont on oublie parfois qu’il est souvent superbe chez Molière. Ce texte en prose a, même si les développements sont donc parfois trop longs, des grâces de poésie.

CA, DE L’AMOUR ?

En second lieu, la vision très originale de la séduction, exprimée à travers Dom Juan, et ramenée à une démonologie du pouvoir.

Dom Juan est beaucoup plus un « tombeur » comme on dirait aujourd’hui qu’un séducteur hédoniste : il « tombe » les femmes, au sens littéral du terme. Ce qui se passe lorsqu’elles sont « allongées » n’est qu’accessoire. Dom Juan, ce n’est pas la métaphysique du sexe, joyeuse et exubérante, de Casanova et d’Henry Miller. Avec Dom Juan, on est vraiment dans le travestissement malsain de la séduction, du sexe et de l’amour, comme on peut l’être le plus souvent avec Sade, et souvent avec Laclos.

LA PEPITE

Et, en troisième lieu, ce sont ces deux pages de l’Acte 4, Scène 4, où, à travers l’admonestation de Dom Louis à son fils – texte exprimé ici avec une sobriété toute terrienne et, si j’ose dire, « une intériorité vigoureuse », par Alain Lenglet-, Molière exprime sa réflexion sur l’aristocratie : dérives, défense et illustration. Ce court texte est, sans doute, l’un des plus beaux textes écrits depuis Saint Louis et le Roi Arthur sur la dignité de service et d’honneur de la qualité de gentilhomme. Qualité qui s’est en partie diluée dès la Renaissance dans l’état de courtisan, état que Louis XIV abaissera parfois à celui de laquais, dans les antichambres de Versailles. Evolution qui trouvera, logiquement, sa sanction avec la Révolution française et que Chateaubriand a si excellemment résumée, en une phrase lapidaire du Livre 1°, Chapître 1, des « MEMOIRES D’OUTRE-TOMBE » : « L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités : sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier ».

REEQUILIBRAGE

On comprendra qu’ayant en tête sa captation finale d’héritage, Jean-Pierre Vincent insiste plus sur le côté rouerie de Dom Juan que sur son côté tragique. Et que tout naturellement, dans le tandem Dom Juan-Sganarelle, le serviteur en vienne presqu’à prendre la place du maître. Il faut dire que Serge Bagdassarian est exceptionnel de finesse, de malice.

Personnellement, je me suis souvenu avec nostalgie, de la performance de Philippe Torreton, il y a quelques années, nous livrant un tout autre Dom Juan, infiniment tragique, explorant au plus amer les méandres d’une liberté dévoyée.

UN BON SPECTACLE, POINT.

Ceci étant, si on accepte que le « DOM JUAN » de Molière soit désacralisé, au sens étymologique du terme, la version de Jean-Pierre Vincent constitue un bon spectacle. Mais pas transcendant. Rien à voir avec, il y a quelques mois, dans ce même Théâtre éphémère, « LA TRILOGIE DE LA VILLEGIATURE », de Goldoni, si magnifiquement servie  par Alain Françon…

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

La troupe de la Comédie-Française présente

au Théâtre éphémère

« DOM JUAN », comédie de Molière.

Mise en scène de Jean-Pierre Vincent.

Jusqu’au 11 novembre.

Réservations : 0825101680

PS : le théâtre, c’est la vie…

Tags: ,

Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *