« Embrassons-nous Folleville ! » et « Le chapeau de paille d’Italie », d’Eugène Labiche. La chronique théâtre (31) de Jacques Paugam

Les hasards de la programmation font que deux pièces de Labiche se côtoient actuellement sur les affiches. Deux de ses 170 spectacles, de volume et d’ambition contrastés.

« EMBRASSONS-NOUS FOLLEVILLE ! » :

SIMPLICITÉ ASSUMEE

Avec « EMBRASSONS-NOUS FOLLEVILLE ! », une heure de spectacle, l’affaire est, à tous points de vue, menée avec célérité. Même si dans les toutes premières minutes on peut craindre le pire :la construction, les ressorts utilisés, tout donne l’impression d’une oeuvre « facile », d’un « Au Théâtre ce soir », niveau élémentaire, prisme Belle Epoque. Y compris dans l’intrigue : un mariage dans la haute aristocratie, sous Louis XV ; l’amour peut-il triompher des calculs ? Tout reposant, bien entendu, sur des quiproquos et le mélange des genres.

PATIENCE

Alors, pourquoi passe-t-on une soirée excellente, devant un spectacle qui balance entre exposition de foire et animation pour enfants ?

Parce que Labiche est un orfèvre et qu’il s’agit d’une de ses pièces les plus simples et les meilleures.

Parce qu’à aucun moment il ne nous impose un arrière-goût d’amertume. Labiche décrit, ici, les travers de l’aristocratie et de la bourgeoisie d’une manière plus taquine que méchante.

Parce qu’il s’exprime avec une élégance qui peut parfois surprendre.

VIVE PRADINAS !

Mais aussi parce que le metteur en scène, ce vieux routier de Pierre Pradinas, a excellemment trouvé la distance : recul, recul, recul. Humour au deuxième degré, en permanence. Avec la complicité d’acteurs excellents qui savent associer dérision et sincérité; avec quand il faut, un zeste d’émotion.

Tout cela aidé par l’excellence du décor, des costumes, des lumières; et d’une musique dépoussiérée, qui bouge, qui swingue.

C’est du Café de la Gare revisité par un théâtre chic !

L’ANTI-FEYDEAU

On sourit constamment de tant de maîtrise, d’humour et, au fond, de gentillesse. Ce Labiche-là, c’est l’anti-Feydeau : ici, il arrive que les gens s’écoutent et finissent même par s’entendre, à tous points de vue.

Si vous êtes accessible aux farces de patachon, voici, dans le genre, un vrai bijou. On y prend, sans honte, un plaisir de gosse. C’est rare !

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« LE CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE » :

AMBITION JUSTIFIEE

Avec « LE CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE« , on passe à la machinerie lourde : deux heures et quart de spectacle, et d’un spectacle ambitieux.

Trame : l’histoire d’un chapeau perdu un jour de mariage et qu’il faut à tout prix retrouver pour préserver l’honneur d’une femme.

LA SURPRISE

On dit que cette pièce porte à son apogée le vaudeville de mouvement. Je n’en suis pas certain car, en l’occurrence, l »admirable mécanique Labiche » souffre quelques vraies et lourdes longueurs.

Le charme de cette pièce tient, à mon avis, à autre chose : au fait qu’elle associe sans cesse, ou presque, le rêve voire la poésie au rire.

Le metteur en scène, Georgio Barberio Corsetti, grand nom du théâtre européen, l’a parfaitement compris et admirablement exprimé. Les décors sont chargés de mystère. Les objets, très présents, presque inquiétants, ramènent à l’interrogation sous-jacente, dans cette farce apparente : à quoi tiennent nos vies ? A quels détails parfois saugrenus ? Un chapeau bouffé par un cheval ?

LABICHE, NOTRE CONTEMPORAIN

G.B.Corsetti donne à la pièce une dimension actuelle qu’on ne lui soupçonnait pas. Tout y contribue. Les lumières, la musique, la scénographie -les admirables mouvements de groupe de la noce- font parfois penser à « WEST SIDE STORY ».

La représentation progresse en ligne de crête, entre la farce et la tragédie, toujours à la merci du moindre incident de parcours. Jusqu’à l’apothéose finale, digne d’un grand spectacle de Broadway.

Pouvait-on rendre un plus bel hommage à Labiche que de le faire échapper ainsi à son siècle ? Que de le rendre frénétiquement contemporain ?

RAISON GARDER

Une réserve, mais elle est de taille dans notre monde de « théâtreux » : je ne partage pas l’enthousiasme, apparemment communicatif, de certains critiques influents à propos de la prestation de Pierre Niney, dans le rôle principal, celui de Fadinard, le marié. Je trouve, personnellement, qu’il surjoue, en permanence, sans aucune nécessité de texte. Et le théâtre n’est pas d’abord un exercice de trampoline. Il donne parfois à cette farce profonde un côté guignol qui l’affaiblit dans sa portée poétique.

Par contre, je tire mon chapeau, d’Italie ou non, à Christian Hecq. C’est un acteur vraiment hors normes, mélange de Robert Hirsch, de Louis de Funès et de Buster Keaton. Grosse poupée de caoutchouc à l’âme brûlante, il contribue à donner à cette version sa dimension de folie douce, d’absurde réfléchi et de mélancolie.

1+1 = 3

Ma suggestion : allez voir les deux pièces, vous vous enrichirez vraiment de ce regard croisé. Avec « EMBRASSONS-NOUS FOLLEVILLE ! », vous vous amuserez beaucoup. Avec « LE CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE », vous passerez une soirée moins franchement rigolotte, mais vous partagerez là quelque chose d’assez rare : la rencontre, au plus haut niveau de maîtrise technique, de l’intelligence et du rire.

Entre nous : saviez-vous que Labiche était membre de l’Académie française ?

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

-« EMBRASSONS-NOUS FOLLEVILLE !« , d’Eugène Labiche.

Mise en scène de Pierre Pradinas.

La Pépinière théâtre.

Jusqu’au 29 décembre.

Réservations : 0142614416

« LE CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE », d’Eugène Labiche.

Par la Troupe de la Comédie-Française.

Mise en scène de Georgio Barberio Corsetti.

Théâtre éphémère.

Jusqu’au 7 janvier.

Réservations : 0825101680

PS : le théâtre, c’est la vie…

JP

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