« LA CONVERSATION », de Jean d’Ormesson // « DEMOCRATIE », de Michael Frayn // « LA COMPAGNIE DES SPECTRES », de Zabou Breitman. La chronique théâtre (27) de Jacques Paugam

On connaît l’argument de « LA CONVERSATION », le dernier livre de Jean d’Ormesson, adapté au théâtre avec la célérité de Bonaparte au Pont d’Arcole : un soir de l’hiver 1803-1804, Bonaparte, Premier consul, s’entretient avec Cambacéres, Second Consul. Le futur Napoléon explique au grand juriste-administrateur à quel point le système du Consulat à vie lui paraît bancal; et conclut à la nécessité d’instaurer un Empire, qu’il conçoit déjà comme conquérant et glorieux.

 

 

HORS NORMES

Le Bonaparte de Jean d’Ormesson n’est pas une figure abstraite. Cest un être vif, nerveux, impatient, véhément, d’une énergie contrainte ou libérée, et même parfois violemment libérée. Mais aussi, manipulateur, malicieux, drôle à l’occasion. Et, surtout, prodigieusement intelligent, visionnaire, en osmose avec l’Histoire, habité par la certitude d’avoir un destin grandiose. Jean d’Ormesson le peint comme rêvant déjà, en 1804, d’avoir le monde à ses pieds, quitte à faire la guerre à tous ou presque. La mégalomanie est là, creuset de l’inéluctable échec final.

LE PARADOXE FULGURANT

Reste la grande question : le « Petit Corse » occuperait-il une telle place dans le firmament universel des Grands Hommes si nous ne l’avions connu qu’à travers Bonaparte ?

Ne sont-ce pas aussi ses échecs et la fin incantatoire à Saint Hélène qui l’ont hissé dans les mémoires au rang de César et d’Alexandre ? Echecs curieusement en symbiose, comme l’exprime admirablement Jean-Marie Rouart dans « NAPOLEON OU LA DESTINEE », avec la part très sombre de la personnalité de l’Aigle, jusqu’à la tentation et à la  tentative de suicide, bien avant la chute vertigineuse.

VIF ARGENT

Je vois deux raisons au moins d’aller voir cette « CONVERSATION » :D’abord, parce qu’on y découvre, excellemment exprimé ce qui caractérise 1) Jean d’Ormesson 2) son oeuvre : la finesse, l’humour, la culture, le respect gourmand de la complexité des êtres et des choses. Voilà une « CONVERSATION » qui pourrait, de toute évidence, porter comme sous-titre : « Au plaisir de l’intelligence ».

MAGIE DU JEU

Ensuite, la performance de Maxime d’Aboville est exceptionnelle. Il nous avait déjà impressionné par son interprétation du « JOURNAL D’UN CURE DE CAMPAGNE », de Bernanos. Mais là, il est sidérant de vérité. Il réussit à donner vie à l’intériorité du texte. C’est le meilleur Bonaparte que j’ai vu au théâtre ou au cinéma. Du grand art : l’acteur,  ce démiurge qui a parfois le don de ressusciter la vie. (cf. également, plus loin, l’interprétation de Zabou Breitman).

PETITES RUSES…

 

Une seule et petite réserve : sans doute, les deux protagonistes de cette « CONVERSATION », Bonaparte et Cambacéres, s’expriment-ils en pensant un peu trop au livre de Jean d’Ormesson; s’obligeant à rappeler toute une série de faits et de références qui devaient, probablement, s’imposer d’emblée entre eux sans qu’il fut besoin de les mentionner expressément, à titre pédagogique ou simplement informatif.

Au moins, cela nous met-il de plein pied avec la trame de cet échange, comme si nous étions plus cultivés, voire plus intelligents…

RAPPEL

S’il se confirme que Bonaparte et Napoléon vous intéressent, je vous suggère d’écouter deux entretiens que j’ai eu le plaisir de réaliser sur CANAL ACADEMIE : avec Jean d’Ormesson, à propos de « LA CONVERSATION », au moment de la sortie du livre (Editions Heloïse d’Ormesson); avec Jean-Marie Rouart, à propos de son dernier ouvrage, « NAPOLEON OU LA DESTINEE » (Editions Gallimard).

********************

********************

Outre cette »CONVERSATION », consacrée à celui qui a si admirablement réussi à sublimer la défaite par le culte de la grandeur et la construction de sa propre légende, Prix Nobel de la Guerre Perdue en quelque sorte, je vous engage à aller voir – en vous dépêchant, car le spectacle s’arrête le 27 octobre- « DEMOCRATIE »,  pièce de l’écrivain anglais Michael Frayn.

Vous allez découvrir, de l’intérieur, la chute d’un vrai Prix Nobel, celui-là, Willy Brant, Prix Nobel de la Paix, à travers l’évocation de l’étonnante équipée de Günter Guillaume, espion de la RDA, qui fut pendant quatre ans son assistant personnel, avant d’être découvert et de provoquer, en 1974, la démission de l’artisan charismatique du rapprochement Est-Ouest et de la réconciliation des deux Allemagne.

C’est passionnant par la description au vitriol des travers de la démocratie et des jeux partisans.

C’est passionnant par l’analyse des relations complexes qui s’établissent peu à peu entre le Chancelier et l’espion.

UNE TRAGEDIE RACINIENNE

 

C’est passionnant  par la mise en évidence de l’opposition destructrice existant entre la valeur symbolique exemplaire du message de Willy Brandt, pèlerin visionnaire de la paix, et ses handicaps personnels majeurs du point de vue de l’exercice durable du pouvoir suprême : obsession sexuelle, alcoolisme lancinant, tendance profonde à la dépression et, surtout, une irrésolution maladive qui dans le contexte difficile des années 1973 et 1974 allait peu à peu miner son image et son autorité avant que l’affaire Guillaume lui porte le coup de grâce.

LE MIRACLE NAPOLEON

Mais à la différence de Napoléon, et bien sûr toutes proportions gardées, Willy Brandt n’a jamais su transcender son échec pour entrer dans la légende…

 

***********************

***********************

Complément très beau et  pathétiquement drôle aux deux spectacles précédents, « LA COMPAGNIE DES SPECTRES », de Zabou Breitman, adaptée par elle-même d’un roman de Lydie Salvayre, montre comment peuvent s’entremêler l’Histoire collective et l’Histoire familiale et comment la dramatique expérience du Régime de Vichy a pu, dans une sorte transmission génétique morale, s’avérer inexorablement porteuse de malheur.

EPOUSTOUFLANTE

Le texte est brillant et superbement rageur. Mais, surtout, Zabou Breitman, seule en scène pendant près d’une heure et demie, est époustouflante.

Il y a longtemps que je n’ai pas assisté à une telle tombée de rideau. Le public, reconnaissant, ne s’y est pas trompé. Il s’est levé en bloc, spontanément, criant bravo! bravo! pendant plusieurs minutes. Une ovation rarissime que Zabou Breitman a accueillie avec une simplicité aussi généreuse qu’émouvante.

Quels que soient vos jugements sur cette période de l’Histoire- Le Maréchal Pétain et le Régime de Vichy sont traités sans le moindre ménagement, c’est le moins qu’on puisse dire-, allez-y, toute affaire cessante. Vous m’en serez reconnaissant!

JACQUES PAUGAM

REFERENCENCES :

– « LA CONVERSATION », de Jean d’Ormesson.

Théâtre Hébertot.

Réservations : 0143872323

-« DEMOCRATIE », de Michael Frayn.

Théâtre 14.

Réservations : 0145454977.

Attention, le spectacle s’arrête le 27 octobre !

-« LA COMPAGNIE DES SPECTRES », de Zabou Breitman, d’après le roman de Lydie Salvayre.

Théâtre de la Gaîté Montparnasse.

Réservations : 0143221618

PS : le théâtre, c’est la vie…

– Les émissions de Jacques Paugam sur Canal Académie

Tags: ,

Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *