« LA DERNIERE BANDE », de Samuel Beckett. La chronique théâtre (28) de Jacques Paugam

« LA DERNIERE BANDE« , pièce de Samuel Beckett, a été créée à Londres, en 1958. Le futur Prix Nobel de littérature avait 48 ans. C’était un an après « FIN DE PARTIE »; et trois ans avant « OH LES BEAUX JOURS ». Le point de départ de la pièce : chaque année depuis très longtemps, le jour de son anniversaire, un intellectuel enregistre sur bande magnétique quelques impressions à propos des douze mois écoulés; et réécoute des enregistrements anciens. Cette année-là, l’ours reclus et silencieux redécouvre, au détour d’une très vieille bande, qu’un jour il a aimé…

LES RIENS ET LE TOUT

Beckett, c’est le théâtre des petits riens mais des petits riens qui sont le marchepied de l’essentiel : la préhension physique, psychique, morale, de l’essence de la vie et du mystère de la mort. Avec des riens, Beckett plonge au coeur de la solitude la plus aride; dans le creuset de la détresse humaine, lorsque la vie fait presque définitivement relâche. Le temps à occuper prend une dimension irrésistiblement tragique, la vie ne reprenant un semblant de force que dans les piqûres de rappel d’un passé aléatoire. Et lorsque d’une lointaine jeunesse surgit un ersatz de grand sentiment, cet ersatz douloureux est violemment rejeté, avec tout le mépris porté aux illusions.

EXIGENCES

Le théâtre de Beckett est un théâtre de l’exigence; Exigence vis à vis du public : il faut accepter de dépasser la banalité volontaire des mots, pour se laisser saisir par une atmosphère. Accepter surtout la rencontre impromptue et sans concession avec parfois la partie la plus sombre de nous-même. Sinon on peut trouver cela totalement glauque.

UNE GRANDE EQUIPE

Exigence également vis à vis de toute l’équipe théâtrale. Privilège des grands écrivains : ils tirent vers le haut, ils transcendent les artistes qui les servent et qui les comprennent. Et ici, c’est magnifiquement le cas :

La mise en scène d’Alain Françon est d’une simplicité, d’une sobriété, d’une force exceptionnelles. Je persiste et signe : Françon est bien, à mes yeux, le meilleur metteur en scène français en activité.

Joël Hourbeigt réussit, à travers ses jeux de lumière, à faire de la mort le passager clandestin mais essentiel de toute la scénographie.

Et puis, il y a la performance  de Serge Merlin, seul en scène, admirable de sincérité dans le personnage de vieil intellectuel fantôme, persécuté par sa propre vie et ses interrogations. On dirait un animal sauvage, mortellement blessé, qui vient rôder mécaniquement  autour de l’endroit où, à bout, il rendra le dernier souffle.Je ne serais pas étonné qu’une telle expérience, à vivre en tant qu’acteur, implique quelque chose d’à la fois douloureux et libératoire.

N’AYEZ PAS PEUR

Beckett, apothicaire de l’essentiel : prenez, s’il le faut, votre courage à deux mains, mais ne manquez pas cette occasion de le découvrir au plus haut niveau théâtral.

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

– « LA DERNIERE BANDE« , de Samuel Beckett.

Mise en scène d’ Alain Françon.

Avec Serge Merlin.

Théâtre de l’Oeuvre.

Jusqu’au 25 novembre.

Réservations : 0144538888

PS : le théâtre, c’est la vie…

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