« La Place Royale », de Corneille. La chronique théâtre (33) de Jacques Paugam

« Liberté, que de crimes on commet en ton nom! » : ce pourrait être le sous-titre de cette « PLACE ROYALE », de Corneille, présentée aujourd’hui par la Troupe de la Comédie-Française.

Une oeuvre qui correspond au Corneille première manière, auteur de comédies. Lorsqu’il crée « LA PLACE ROYALE« , en 1634, il n’a que 28 ans, mais déjà quatre pièces de ce type derrière lui.

MINE DE RIEN

Comédie ou pas, « LA PLACE ROYALE » pose deux des grandes questions de l’histoire de l’humanisme : celle de la dialectique passion-raison; celle de la dualité soi-les autres.

Un thème très simple : un homme qui aime et qui est aimé, décide de renoncer à cet amour pour rester libre; et de tout faire, vraiment tout faire -cet Alidor n’est pas le Cid…-pour que celle qui l’aime, Angélique, soit dégoûtée de cet amour et y renonce également; ce qu’elle fera, en se retirant dans un couvent.

Alidor n’envisage l’amour partagé que comme une servitude : »Fuis, petit insolent, je veux être le maître ».

VIEILLES LUNES

Le refus de la passion, au nom de la sagesse et de la liberté : on retrouve là un thème de la philosophie stoïcienne, très en vogue en France, dans la première moitié du XVII° siècle.

Ce n’est sans doute pas le meilleur apport du stoïcisme antique, par ailleurs formidable école de pensée. Pour ma part, et au risque de choquer certains, je suis en rupture totale avec cette conception de la vie. Si on veut bien délaisser le philosophiquement correct, on est amené à reconnaître que cet aspect là du stoïcisme exalte un égocentrisme fulgurant, marqué par la peur de la vie. Alidor : « Je verrai sans regret qu’elle (Angélique) se donne à Dieu ». Autrement dit, tout ce qu’il voit dans le retrait de celle qui l’aime au couvent, c’est que cette fuite lui évitera, à lui, d’être jaloux d’une liaison potentielle d’Angélique avec un autre. Il y a un côté petit boutiquier dans cette démarche : la peur du risque, pourtant inséparable du bonheur; la peur de l’autre, pourtant inséparable de la vie.

Dieu merci, si j’ose dire, le christianisme marquera une rupture totale avec ces frilosités, en revendiquant ardemment  une métaphysique du don, à Dieu et aux autres. Jusqu’à l’extrême.

DIAGONALE CORNEILLE, LACLOS ET, SURTOUT, GOETHE

Qui aurait cru qu’il y avait chez Corneille, 148 ans avant « LES LIAISONS DANGEREUSES », un Laclos en puissance ? La préfiguration de ces personnages, eunuques du bonheur, qui ont besoin, pour se sentir exister, de considérer l’autre comme un instrument, un jouet au service de leur prétendue supériorité intellectuelle et de leur prétendue indépendance d’esprit.

Dans le genre tordu, ce Corneille-là annonce donc Laclos. Mais, à travers son obsession de la liberté, il annonce aussi, 175 ans avant, le Goethe tourmenté des « AFFINITES ELECTIVES ». Cette filiation me semble mériter plus d’attention…

RAPIDITE, RADITE, VITESSE

Peut-être, dans cette pièce, deux ou trois dialogues sont-ils maladroits, et cinq ou dix minutes inutiles. Mais, pour le reste, c’est mené tambour battant par une équipe « COMEDIE-FRANCAISE » au sommet de sa forme, comme souvent. Et en alexandrins, je vous prie, sans trop de scansion mécanique des syllabes.

OPPORTUNE TRANSPOSITION

C’est intelligent, drôle à force d’être paradoxal. Presque une pièce d’aujourd’hui, par la construction, les thèmes, la liberté de ton; une liberté de ton qui s’effilochera, plus tard, sous un Louis XIV vieillissant.

Anne-Laure Liégeois a très habilement su transposer cette oeuvre au XXI° siècle : décors, costumes, musique. Tout naturellement, en accord avec l’actualité du propos; sans aucun artifice. On retiendra l’image finale, étonnement forte et sordide, d’Alidor, dans la salle de bal, dansant, sur une chanson d’Elvis Presley, un slow langoureux avec une figurante en tutu, jusque là spectatrice silencieuse de toute la comédie.

UNE DISTRIBUTION ADMIRABLE

Denis Podalydès est remarquable de sobriété, de force et de malice dans le personnage d’Alidor, sorte de Valmont plus philosophe qu’hédoniste, piégé par son intelligence et, plus encore, sans doute, par son orgueil et son nombrilisme.

Je voudrais souligner la performance d’Elsa Lepoivre, étonnante de beauté et d’aisance tentatrice, dans le personnage,à mon avis, le plus actuel de la pièce, celui de Phylis qui, pour préserver sa liberté, s’impose, quant à elle, la gestion aléatoire d’une armada d’amants simultanés : « Avec moi, si tu veux, aime toute la terre. » Pas si simple…

DITES-MOI…

Oui, j’assume : cette « PLACE ROYALE » est, sans doute, à tous points de vue, la pièce la plus moderne, créativement, que j’ai vue depuis la rentrée de septembre.

Allez-y. Je serais curieux d’avoir votre avis là-dessus…

Mes coordonnées personnelles : jpvsh@hotmail.fr

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

La Troupe de la Comédie-Française présente, au Théâtre du Vieux Colombier, « LA PLACE ROYALE », de Corneille.

Mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.

Avec, entre autres : Denis Podalydès (Alidor), Florence Viala (Angélique), Elsa Lepoivre (Phylis), Eric Génovèse (Cléandre).

Jusqu’au 1″ janvier.

PS : le théâtre, c’est la vie…

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