« LE JOURNAL D’ANNE FRANK », une pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt, d’après le Journal d’Anne Frank // Théâtre à lire // Vos commentaires. La chronique théâtre (29) de Jacques Paugam

C’est curieux : j’ai mis plusieurs semaines avant de me décider à écrire ce papier, concernant la pièce de théâtre qu’Eric-Emmanuel Schmitt a, à son tour, tiré du Journal d’Anne Frank, car j’hésitais sur ce que je voulais vous dire et mettre essentiellement en avant. Je viens d’y arriver…

BROUTILLES

Après réflexion, certains agacements me semblent ne pas mériter grande attention :

– Le fait que l’actrice choisie, Roxane Duran, ait six ans de plus qu’Anne Frank n’avait lorsqu’elle a commencé à écrire son Journal. Mais quelle fraîcheur !

– La théâtralisation extrême du jeu de Francis Huster dans le rôle du père, à travers qui toute cette histoire est revécue. Mais dans quelles circonstances une telle dramatisation pourrait-elle mieux se justifier ?

– L’univers musical – Glen Miller, Rina Ketty – mis en avant  et dont il semblerait curieux que les protagonistes aient pu, dans la réalité, le partager. Mais pour nous, quel écho contrasté d’une époque!

MARGINALISATION ABSOLUE

Le temps ayant fait son oeuvre, l’essentiel s’est imposé, affichant une toute autre dimension :

Eric-Emmanuel Schmitt a réussi une admirable mise en perspective universelle du drame d’Anne Frank, en s’appuyant essentiellement sur les petites choses du quotidien, dont l’accumulation, sans marteau-pilon idéologique, impose comme une évidence la radicalité du mal nazi, coupable de castration d’humanité; de refus de partage identitaire, comme on dirait aujourd’hui : « Un jour, dit Anne Frank, nous pourrons être des êtres humains et pas seulement des juifs ».

CA BOUGE

Jeune maître du roman, Schmitt a le sens des ruptures de rythme, indispensables au théâtre, et Dieu sait si, en l’occurrence, elles n’étaient pas faciles à créer. Jusqu’à la chute finale abrupte, qui nous cogne à l’estomac.

UN PETIT BOUT DE FEMME

Surtout, Schmitt sait admirablement tirer partie de la complexité de cette adolescente, qui n’est pas une petite sainte, loin de là ! En témoigne sa dureté à l’égard de sa mère : »L’amour, dit-elle, ne se commande pas ! ».

Mais elle est vivante, drôle, espiègle, impertinente, provocante, légère à l’occasion. Elle a surtout une merveilleuse aptitude au bonheur : « J’ai reçu une heureuse nature. Pourquoi serais-je donc désespérée ? »

Roxane Duran est étonnante de présence, de naturel dans le rôle. On a l’impression qu’elle danse sa vie comme s’il s’agissait d’un « Lac des cygnes » des catacombes.

LE THEATRE EST UN TOUT

Soyons reconnaissant au metteur en scène, Steve Suissa, d’avoir si bien su utiliser tout ce qu’il y a, au théâtre, autour du texte, et qui le porte.

La distribution, bien sûr, à la fois contrastée et homogène.

Les décors : cette image, dès la découverte du rideau, d’un bout de quai de gare, comme la proue d’un navire qui s’enfonce dans le brouillard, l’inconnu et, on le pressent, la mort.

La musique : l’utilisation millimétrée de l’Agnus Dei de Barber. Comme de la 5° Symphonie de Malher, au moment où Francis Huster, le père d’Anne, apprend enfin la mort de sa fille. Difficile de ne pas éprouver une émotion physique intense.

ANNE L’ECRIVAIN

Mais à travers cette adaptation, la plus grande originalité de la démarche d’Eric-Emmanuel Schmitt est peut-être de nous rendre évidentes les qualités d’écrivain d’ Anne Frank. L’enfant qu’elle est encore ne rédige pas une rédaction qui serait le simple récit scolaire de sa vie au jour le jour, sorte de témoignage pour un procès. Non, elle fait vraiment oeuvre d’écrivain : elle universalise, elle transcende, elle sublime : « Tant que je pourrai regarder le ciel sans crainte, je serai pure intérieurement. »

MALGRE TOUT, L’ESPOIR

N’allez donc pas voir cette pièce pour découvrir une grosse machinerie théâtrale et idéologique : non, allez à la rencontre de toute la finesse, la subtilité et la profondeur de l’univers d’Eric-Emmanuel Schmitt. Paradoxalement, votre sensibilité à l’extravagance du mal absolu n’en sera que plus vive.

Reste, tel un pied de nez à la réalité de ce mal, l’hallucinant message d’espoir de la petite Anne, indestructible : « J’aime la vie. je veux continuer à vivre, même après la mort ».

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

– « LE JOURNAL D’ANNE FRANK« ,

Une pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt, d’après le Journal d’Anne Frank.

Avec la permission du Fonds Anne Frank.

Mise en scène de Steve Suissa.

Avec, entre autres, Roxane Duran et Francis Huster.

Théâtre Rive Gauche.

Réservations : 0143353231

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THEATRE A LIRE

Parmi les ouvrages publiés récemment sur le théâtre, je vous recommande, en particulier, l’édition de la pièce de Jean Anouilh, « L’INVITATION AU CHATEAU », chez Gallimard, dans la collection « FOLIO THEATRE », remarquable par sa mise en situation simple, intelligente et originale des oeuvres proposées.

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VOS COMMENTAIRES

J’ai reçu de Mme VERONIQUE GUIONIN, le commentaire suivant :

 » Si vous le permettez, je voudrais vous livrer les réflexions que m’a inspirées la relecture conjointe de deux de vos chroniques, la 7 (LA PROMESSE DE L’AUBE ») et la 14 (LA MENAGERIE DE VERRE » et « ONCLE VANIA).

Ces trois pièces évoquent des femmes-mères.

Dans « LA PROMESSE DE L’AUBE » et dans « LA MENAGERIE DE VERRE », R.Gary et T.Williams campent magistralement l’amour maternel poussé à son paroxysme, aussi porteur qu’un souffle divin mais également aussi implacable que peut l’être un projet lorsqu’il est rêvé par un autre. Toutes deux échafaudent l’avenir de leurs enfants, l’une hissera son fils vers la gloire, l’autre fera fuir son aîné et portera à jamais, nouvelle meurtrissure, le destin non accompli de sa fille.

Chez Tchekhov, la mère de Vania se tient en retrait. Maria Vassilievna juge sévèrement l’impuissance de son fils, qu’elle voit se débattre dans le drame familial. Elle voudrait lui communiquer sa certitude qu’il a en lui la force suffisante pour changer de vie, infléchir son « destin »…

Dans tous ces cas de figures, la Mère porte en elle le mystère rédempteur de la vie donnée et transmet indéfiniment sa force au delà des contradictions et des prédestinations,et parfois de l’entendement, pour que son enfant puisse vivre.

Je pense avec émotion à ces lignes d’Albert Camus qui me touchent profondément : »Elle leva vers lui ses mains aux articulations noueuses et lui caressa le visage. « Toi, tu es le plus grand ». Il y avait tant d’amour et d’adoration dans ses yeux sombres…

L’instant d’après, il la prenait dans ses bras. Puisqu’elle, la plus clairvoyante, l’aimait, il devait l’accepter et pour reconnaître cet amour, il devait s’aimer un peu lui-même… »

V.G.

Je vous rappelle mon e-mail perso : jpvsh@hotmail.fr

JP

PS : Le théâtre, c’est la vie…

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