« Napoléon… Au Rapport », de Soisik Moreau // « Le Plaisir », d’après Crébillon Fils // « Inconnu à cette adresse », de Kressmann Taylor // Théâtre à Lire // la chronique théâtre (21) de Jacques Paugam

Avant le départ en grandes vacances, un petit signe de pistes théâtral, afin de glaner quelques plaisirs d’été.

JUDICIEUSE INCITATION

Il y a trois semaines j’ai reçu, de Madame Dominique Billaudel, un mail me disant en substance : »Je voudrais conseiller à tous les lecteurs de ce Blog d’aller voir la pièce sur Napoléon au tout petit, petit, Théâtre de la Huchette. La confrontation imaginée de Napoléon et du Général Moreau, c’est un sujet qui pourrait paraître austère. Mais l’approche est originale, en particulier dans la deuxième partie- je ne trahirais pas la brillante trouvaille de dramaturgie. On est suspendu au texte. Pas une minute on ne décroche.

Le Théâtre est tout près de la Place Saint Michel, qui grouille de jeunes. C’est une pièce pour eux aussi. Un passionnant voyage dans le temps ».

DOUBLE DETENTE

Personnellement, sachant qu’à la rentrée le Théâtre Hébertot allait mettre à l’affiche l’adaptation de l’échange imaginé par Jean d’Ormesson, dans « La Conversation », entre Bonaparte et Cambacérès, je me disais : « J’attendrai… » (1)

Finalement, cédant aux sirènes de notre lectrice, je suis allé à la Huchette. Bien m’en a pris. Certes le texte est, par moments, un peu scolaire, mais il est surtout intelligent, tout en nous prenant allègrement à contre-pied. Car on vient pour Napoléon, et finalement on reste pour Moreau. Et on ne le regrette pas.

Napoléonâtres, écartez-vous du chemin : je n’ai jamais lu ou entendu une telle charge contre Napoléon, depuis Charles Maurras.  Le Napoléon de Soisik Moreau- aucun lien de parenté avec le Général- est cynique, rustre, presque « popu », grisé par sa gloire, et préoccupé surtout de son destin. Cerise sur le gâteau : il se serait même révélé, plus souvent qu’on ne le dit, mauvais stratège militaire.

DEVOIR DE VACANCES

Le réquisitoire est sans doute hémiplégique, mais en ménageant un peu plus Bonaparte que Napoléon, il ramène à cette lancinante question : Napoléon n’a-t-il pas toujours percé sous Bonaparte, Napoléon n’est-il pas le prolongement inéluctable de Bonaparte ?

Je livre cette interrogation à vos méditations d’été. Si vous voulez bien me transmettre votre réponse (jpvsh@hotmail.fr), nous la partagerons sur ce Blog.

QUI A DIT MONTESQUIEU ?

En réalité, dans ce spectacle, celui qui nous accroche, nous touche, nous fascine, c’est l’autre, Moreau, général éminemment populaire, qui refusa d’être l’épée du XVIII Brumaire, suggérant même de s’adresser à Bonaparte. Moreau, symbole austère de tout ce que la Révolution pouvait porter de valeurs. L’une des incarnations sans doute les plus pertinentes du lien de survie, ontologique, que Montesquieu faisait entre la vertu et le principe de République.

ERREUR FATALE

Malheureusement, Moreau finit par choisir le Tsar contre Napoléon, au nom de ce qu’il croyait être l’intérêt de la France et de l’humanité. Catalogué traître à la patrie, il tomba dans les oubliettes de la mémoire, cocu de l’Histoire parmi tant d’autres.

(1) ECOUTER :

A propos de ce livre, « La Conversation », publié aux Editions Héloïse d’Ormesson, je vous signale l’entretien que j’ai réalisé avec Jean d’Ormesson, sur la Radio de CANAL ACADEMIE.

REFERENCES :

« NAPOLEON…AU RAPPORT », de Soisik Moreau.

Mise en scène de Jean-Luc Tardieu.

Théâtre de la Huchette.

Jusqu’au 18 août.

Réservations : 0143263899

FOCALISATION GRACIEUSE

Changement de décor, avec l’adaptation théâtrale, réalisée par Eric-Gaston Lorvoire, d’un texte de Crébillon Fils, apothicaire du libertinage au Siècle des Lumières. Cela s’appelle « LE PLAISIR ». On aurait presque pu ajouter « des sens », tant ces échanges entre jeunes filles et femmes, prolongés par quelques gracieux attouchements, ramène aux émois de l’épiderme.

Cela pourrait être libidineux, graveleux. C’est au contraire élégant, plein de tact, presqu’aérien par moments, si j’ose dire pour un tel sujet. Et plus érotique que n’importe quel film pornographique ou quelle hallucination éjaculatoire de Leos Carax.

SUR LA PLAGE, LES PAVES

Mais attention : si portant votre regard au delà des anatomies qui se découvrent juste ce qu’il faut, vous commencez à réfléchir sur ce que ce type de comportement pouvait signifier en son temps, alors le plaisir se teinte légèrement d’amertume, car l’amour physique, c’est comme le reste, une auberge espagnole : on le vit avec tout ce que l’on est.

SOUBRESAUTS TROMPEURS

Et, de ce point de vue, dans la société aristocratique et bourgeoise hypersophistiquée du XVIII° siècle, la revendication somme toute légitime- voir courageuse- du droit au plaisir, butte rapidement sur les limites d’une vie trop souvent oisive, sans dépassement personnel ni perspective collective.

Initiation innocente et joyeuse de jeunes adolescentes à la vie, le plaisir devient trop vite un palliatif à l’ennui et au désoeuvrement. Ce n’est plus un moyen d’épanouissement, c’est un « instrument » de survie dans un univers étriqué, malgré les apparences.

L’un des mérites de cette adaptation brillante mais sans prétention est de laisser entrevoir tout ce que ce raffinement désoeuvré portait de mélancolie. Trop de petites ambitions et peu de grands projets dans cet univers dont Chateaubriand a si bien analysé la logique collectivement et inconsciemment suicidaire.

REFERENCES :

« LE PLAISIR », d’après Crébillon Fils.

Adaptation et mise en scène d’Eric-Gaston Lorvoire.

La Pépinière Théâtre.

Jusqu’au 18 août.

Réservations : 0142614416

A NOTRE IMAGE

A propos de ma chronique (17) sur « INCONNU A CETTE ADRESSE », de Kressmann Taylor, j’ai reçu ce mail de Madame VERONIQUE GUIONIN :

« J’ai été, comme vous, bouleversée par ce spectacle. Cependant,il m’en est resté un sentiment d’amertume. C’est le goût du manque. J’aurais voulu que l’un des deux protagonistes me donne matière à espérer dans la capacité de l’homme à vaincre les démons. Or ce n’est pas le cas.

D’un côté, dans la montée du nazisme, l’orgueil manipulé d’un homme qui rêve de puissance pour l’Allemagne exsangue et y sacrifiera l’Amitié. Personnalité progressivement atrophiée, c’est sa lâcheté qui tue la jeune fille aimée. Un engrenage glaçant et prévisible.

De l’autre, une faiblesse tout aussi insupportable. Différente, moins attendue, émanant d’un esprit lucide dans uns monde libre. La douleur justifiant la « légitime » vengeance va devenir impitoyable. Ici, c’est la haine comme un fer chauffé à blanc qui tue.

Deux « assassins » enfermés dans un huis clos où il n’y a pas plus de Dieu que de héros, de remords, de questionnement de l’absolu, de pardon demandé ou accordé. Seulement deux hommes ordinaires que les circonstances ont conduit à la perte totale de leurs repères les plus fondamentaux et de leurs idéaux, à la mort d’eux-mêmes ».

JP : Je comprends votre amertume. Mais peut-on demander au « héros » juif de cette correspondance d’être un saint ? Et, sans doute, la plupart d’entre nous se reconnaissent-ils plus dans sa soif de vengeance, étanchée jusqu’à la lie. Humaine, si humaine, trop humaine…

BONNE NOUVELLE : le Théâtre Antoine reprendra, du 4 au 24 septembre, à 19H, la lecture des lettres d »INCONNU A CETTE ADRESSE ». Avec, à l’affiche, Richard Berry et Franck Dubosc. Lecture dirigée par Delphine de Malherbe.

THEATRE A LIRE

Si vous voulez vous étonner vous-même et étonner vos amis, lisez et racontez-leur, au cours d’un dîner d’été, ce que vous aurez découvert avec passion dans l’une des oeuvres les plus intelligentes, les plus créatives, de Diderot, « EST-IL BON, EST-IL MECHANT? », qui vient d’être publiée dans la collection Folio Théâtre (N°138).

Egalement parus récemment, dans ma collection préférée, « Folio Plus Classiques » : « L’ECHANGE », de Paul Claudel; et « CALIGULA », d’ Albert Camus.

BONNES VACANCES

RENDEZ-VOUS LE 25 ou 26 SEPTEMBRE

JACQUES PAUGAM

PS : le théâtre, c’est la vie…

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