« Voyage au bout de la nuit », de Louis-Ferdinand Céline. La chronique théâtre (34) de Jacques Paugam

Ce discret sanctuaire des spectacles parisiens qu’est le Théâtre de l’Oeuvre présente une version théâtrale du « monument » romanesque que Céline publia en 1932, « Voyage au bout de la nuit ». Dans une adaptation, intelligente et économe, de Nicolas Massadaud. Un seul comédien sur les planches : Jean-François Balmer. Une mise en scène de Françoise Petit associant sobriété et maîtrise. Mais aussi, une étonnante puissance d’évocation : en disant cela je pense, en particulier, aux représentations vidéo du ciel dans la nuit.

BIEN VU

Par ses provocations tranquilles et son humour noir-tombe le texte du « Voyage » se prête fort bien à une adaptation scénique. Et encore plus par la langue de Céline, cette langue si populaire, à force d’attention et de travail.

La sélection des textes m’a parue remarquable, concernant la guerre, l’Amérique et le retour en banlieue. Je suis partagé, par contre, concernant l’Afrique. Il me semble qu’une plus grande place aurait pu être donnée à certains textes féroces, sur la médiocrité et la méchanceté humaines.

SYMBIOSE

Tous ceux qui ont vu Fabrice Luchini « révéler » Céline sur la scène du Théâtre du Rond Point, en 1986, lui en seront bien sûr éternellement reconnaissants.

Mais j’avoue que, vingt-six ans après, je suis encore plus touché par la performance de Jean-François Balmer. Avec Luchini, et son phrasé si brillant, on est, d’une certaine manière, prisonnier de la magie du verbe chez Céline. A travers l’interprétation humble, pudique, de Balmer, c’est toute la fragilité de Céline, la naïveté même de ses élans qui se révèlent. Or, ce n’est pas la magie du verbe qui est l’essentiel chez Céline, c’est l’émotion tragique et aléatoire qui porte les mots.Ce Bardamu qui dit à Arthur : »L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches », est aussi celui qui, au moment de quitter les Etats-Unis et Molly, cette prostituée si attentive, reconnaît : »J’avais de la peine, de la vraie pour une fois ». Et qui fait cet aveu d’une tendresse, qui sublime : »J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi. »

L’émotion, plus forte, plus importante que les idées. Candeur de Céline parfois, quand il se livre. Ce n’est pas un intrabilaire de nature. Plutôt un joyeux, progressivement entravé par sa prise de conscience des hommes et des choses.

« LA » QUESTION

Chez Céline, derrière l’art, au bout de ses rares moments d’espoir, spoliés par la solitude, le mystère, l’angoisse, il y a, radicalement, cette grande question qui le taraude : est-on venu sur terre pour rien du tout ?

Et le temps file, sans réponse : »A vingt ans, je n’avais déjà plus que du passé. Les jeux étaient faits ». Après, il reste à « repasser de l’autre côté du temps ». Humble pèlerin égaré, à la recherche d’un sanctuaire qui lui apporterait sinon la vérité, du moins un peu de paix, il s’est rapidement rendu compte que son combat était perdu d’avance : »Il faut chaque soir, retomber au pied de la muraille ». C’est à dire, faire face à l’omniprésence de la mort inexpliquée : »la vérité de ce monde, c’est la mort ».

SANS FILET

Il y a chez Céline, une pureté, ontologiquement revendicative, de vérité et d’absolu. Revendication qu’il est prêt à payer de son propre malheur. Quitte à faire preuve d’une dernière élégance : »Il ne faut pas la rater, sa mort ».

En raison de ses dérapages insupportables, on a souvent eu tendance à voir en Céline une sorte de matamore arrogant, plein de lui-même et de mépris des autres. Alors que cet homme était surtout rongé par la souffrance d’être, sans comprendre, et une allergie inflammatoire à la médiocrité.

ET OUI, NERUDA…

Dans sa détresse, Céline me fait étonnamment penser à Neruda, au Pablo Neruda vieilli, celui de « La Rose détachée », que son retour à l’Ile de Pâques renvoie à la question désormais tragique pour lui, du sens. Dans la mesure où il se rend compte que l’amour, qui l’a porté toute sa vie, ne lui suffit plus, pour sublimer la mort.

LE PRIVILEGE DES « GRANDS »

Au coeur du désastre Céline, reste le miracle du génie de l’écriture : Céline ne « sait » pas, mais il nous transmet voire nous inocule, à travers l’émoi et la sincérité de ses mots, à travers ses inventions prodigieuses de langage et de syntaxe, sa quasi-certitude du « non possumus » : sauf à faire appel à la croyance, nous ne pouvons comprendre, nous n’avons qu’à accepter le mystère, dans la douleur à l’occasion. Quitte à ne jamais cesser de tenter de savoir. Au risque de se fracasser la tête, à force de penser pour rien.

Le drame de Céline, c’est de n’avoir pas pu rester un enfant. D’avoir vécu en enfant assasiné.

Personnellement, Céline est le seul écrivain qui pourrait m’amener à penser, si je n’étais pas croyant, que le bonheur peut avoir parfois quelque chose d’indécent, voire de vulgaire.

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

-« Voyage au bout de la nuit« , d’après l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline.

-Avec Jean-François Balmer.

-Mise en scène et scénographie de Françoise Petit.

-Adaptation de Nicolas Massadaud.

Théâtre de l’Oeuvre.

-Réservation : 0144538888

PS : Le théâtre, c’est la vie…

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