Benoit XVI, de l’Académie des sciences morales et politiques. Par Sylvie Barnay

LA SAINTETE FEMININE

 ENTRE PASSE, PRESENT ET FUTUR

En 2010-2011, Benoît XVI s’est livré à une réflexion d’envergure sur la sainteté féminine. Entre le 1er septembre et le 2 février, au cours de ses audiences du mercredi, le pape a en effet prononcé une nouvelle série d’homélies catéchétiques pour présenter des femmes dont le témoignage a marqué l’histoire de l’Eglise au Moyen Age et au début de l’époque moderne. Elles ont pour nom, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Elisabeth de Hongrie, Gertrude d’Helfta, Marguerite d’Oingt, Julienne de Cornillon, Mathilde de Hackerborn, Claire d’Assise, Brigitte de Suède, Catherine de Sienne, Jeanne d’Arc, Julienne de Norwich, Thérèse de Jésus, Catherine de Gênes, Catherine de Bologne – auxquelles s’ajoute, au XVIIe siècle, Véronique Giuliani.  Saintes, ces femmes sont aussi des fleurs. Selon la tradition littéraire et patristique qui consiste à comparer la sainteté à un jardin, Benoît XVI a rappelé dans son homélie du 1er novembre 2008 la signification théologique de cette comparaison : «Le monde nous apparaît comme un « jardin », où l’Esprit de Dieu a suscité avec une admirable imagination une multitude de saints et de saintes, de tout âge et condition sociale, de chaque langue, peuple et culture»[1]. Le théologien offre ainsi à la méditation des fidèles une sorte de « flos sanctorum » – fleur des saints » – pour le début du XXIe siècle : recueil de vies de saints librement commentées en vue de l’édification des fidèles. Ce florilège est ici accompagné des commentaires que ces audiences ont inspiré à seize religieuses engagées sur le terrain. L’ensemble, accueilli dans la collection de la Documentation catholique aux éditions Bayard sous le titre Eclats de femmes, entend ainsi contribuer à la diffusion de la pastorale de Benoît XVI.

En replaçant ce florilège dans l’histoire de la sainteté, l’historien a pour fonction de le situer dans son contexte tout en mettant en perspective ses enjeux. L’histoire de la sainteté peut s’écrire selon trois lignes complémentaires : une histoire des saints, biographies de personnes canonisées (ou en voie d’être canonisées) appelées « hagiographies », incarnant des formes diverses de la spiritualité chrétienne ; une histoire du culte des saints, c’est-à-dire de l’analyse des formes prises par la dévotion ou la piété au cours des siècles ; une histoire de la spiritualité, « branche de la théologie positive qui étudie la notion de perfection chrétienne, les manières multiples dont elle a été envisagée et proposée tout au long de l’histoire du christianisme »[2]. La catéchèse de Benoît XVI offre précisément un triple regard à la fois sur l’hagiographie, le culte rendu aux saintes femmes et la spiritualité médiévale.

Le cycle de catéchèse s’appuie d’abord sur la relation qui est faite entre l’intelligence et la foi. La méthode de travail de Benoît XVI consiste d’abord à rappeler que les événements relatés se sont déroulés sur le « sol de la terre » et qu’ils ne constituent pas des figures interchangeables. A cette fin, les sources historiques sont minutieusement rappelées et replacées dans leurs différents contextes au début de chaque catéchèse : écrits propres aux saintes femmes ou écrits recueillis par leurs proches. Les saintes femmes ont une histoire de chair et de ciel que le pontife expose de manière chronologique très précise.

Nous voici par exemple au XIIe siècle avec Hildegarde de Bingen, vers 1197 près de Liège, avec Julienne de Cornillon, petite fille de 5 ans confiée aux sœurs augustiniennes du couvent-léproserie du Mont-Cornillon, en 1207, à la naissance d’Elisabeth de Hongrie, future princesse de Thuringe. Quelques années plus tard, en 1211 une jeune femme, Claire d’Assise, rejoint un soir du dimanche des Rameaux, les frères mineurs de l’église de la Portioncule, puis en 1288, quand Marguerite d’Oingt devient la quatrième prieure de la chartreuse de Poleteins, au couvent d’Helfta, lieu de rayonnement culturel et spirituel du milieu du XIIIe siècle avec Mathilde de Hackeborn et Gertrude la Grande. Au début du XIVe siècle, en 1309, ce sont les derniers instants de la tertiaire franciscaine Angèle de Foligno que précède tout juste la venue au monde de Brigitte de Suède en 1303. Italie, 1362, Catherine de Sienne entre dans le Tiers Ordre dominicain. Royaume d’Angleterre, 13 mai 1373, Julienne de Norwich est frappée d’une maladie soudaine. Royaume de France, 22 mars 1429, Jeanne d’Arc dicte une lettre importante aux rois d’Angleterre et à ses hommes, 23 décembre 1430, début du procès de condamnation qui la conduira au bûcher, le 30 mai de l’année suivante… Catherine de Bologne vient tout juste de quitter la cour, en 1427, pour rejoindre un groupe de jeunes femmes de la noblesse vivant en communauté. Et le 20 mars 1473, Catherine de Gênes expérimente la relation à Dieu qui constitue le tournant de sa vie. L’Espagne du début du XVIe siècle de Thérèse de Jésus parachève ce tableau chronologique.

A partir de ce réflexe historique au sens propre du terme, Benoît XVI laisse aussi le passé au passé. En effet, le passé ne saurait en aucun cas être confondu avec le présent. Benoît XVI a insisté à plusieurs reprises sur cette règle d’or : « Pour rester fidèle à elle-même, la méthode historique doit non seulement rechercher la parole comme appartenant au passé, mais elle doit aussi la laisser dans le passé. Elle peut y entrevoir les points de contact avec le présent, avec l’actualité  elle peut essayer de l’appliquer au présent, – c’est-à-dire explorer les potentialités du passé à même de se développer aujourd’hui – mais elle ne peut en aucun cas la rendre « actuelle » »[3]. L’Eglise médiévale ne saurait donc être érigée en modèle pour l’Eglise du XXIe siècle. Pas de nostalgie des origines, de retour en arrière ou de vision passéiste de l’Eglise. Le Moyen Age n’est pas le XXIe siècle.

Le théologien entre alors dans la partie théologique de la catéchèse proprement dite destinée à exposer la relation entre l’âme et Dieu : relation d’alliance. Cette théologie est aussi celle que Joseph Ratzinger-Benoît XVI a poursuivie toute sa vie depuis sa thèse sur saint Bonaventure[4]. Elle relève en effet d’un questionnement de l’histoire du salut[5]. Cette thématique propre à la théologie allemande s’oppose notamment à une théologie naturelle « trop peu biblique et anhistorique établissant la place de Dieu par rapport à la création et non à l’Alliance »[6]. Ainsi que le souligne l’historien Philippe Levillain, les positions de Ratzinger « touchent probablement consciemment [aux thèses] exposées par Reinhard Koselleck dans son plus célèbre ouvrage publié en 1979, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques»[7]. Les travaux de cet historien allemand – l’un des plus grands du XXe siècle, peu connu du public français – ont notamment mis en évidence la notion de perte contemporaine de sens du présent[8]. Or la perte de ce sens n’est pas liée à l’idée d’un passé qu’on aurait perdu ou qui serait à reconduire, mais à la façon de penser le temps de l’histoire. Les systèmes temporels classiques largement liés aux philosophies de l’histoire qui se sont mis en place en Europe entre 1750 et 1850 ont tendu en effet à créer une vision de l’histoire où le futur est assimilé au progrès, sans référence au passé. Or cette modélisation a conduit à rejeter la temporalisation qui a toujours été celle de la chrétienté : voir le sens du présent dans une manière d’orienter le passé « vers un semblable dissemblable », autrement dit de penser le futur[9]. Pour dépasser les apories entre ces deux manières de concevoir le temps qui ont abouti à opposer la vision chrétienne et la vision politique de la modernité, Koselleck invite à changer de paradigme méthodologique. Il appelle à changer « de régime d’historicité » pour sortir de l’écartèlement du présent entre un passé qui serait perdu et un avenir toujours plus incertain.

Orienter le passé vers un « semblable dissemblable » : dans cette expression paradoxale s’exprime précisément toute la posture de Benoît XVI à l’égard de la tradition et de la modernité. Tradition : persistance du passé dans le présent (ce que Koselleck définit comme le « champ d’expérience »). Modernité : attentes relatives au futur (ce que Koselleck définit comme « l’horizon d’attente »)[10]. C’est l’écartèlement entre tradition et modernité – champ d’expérience et horizon d’attente – qui a conduit à une rupture entre le présent, le passé et le futur… C’est au contraire leur réconciliation qui créé le sens du présent.

Les homélies catéchétiques se situent dans une telle optique. En invitant le public des audiences, – et par delà, tout le peuple des baptisés – à entendre les modèles hagiographiques de la tradition, le pasteur cherche à montrer très concrètement et très simplement comment se situer dans une « modernité ». Ainsi, la vie de sainte Hildegarde de Bingen – pour ne prendre que cet exemple – est l’occasion d’une évocation de son parcours spirituel très incarné dans son époque meurtrie par le schisme de l’empereur Frédéric Barberousse qui oppose trois antipapes au pape légitime Alexandre III. La sainte femme visionnaire de Dieu considérée comme une prophétesse pour avoir dénoncé en son temps le mal en cours de réalisation et dévoilé à ses contemporains un horizon d’espérance est porteuse d’un « message que nous ne devrions jamais oublier »[11]. Cette phrase à l’énoncé simple recouvre une réalité complexe. « Ne jamais oublier », faire mémoire, relève de la construction d’une conscience historique. Elle représente pour Benoit XVI une volonté d’articuler le présent au passé et à l’avenir. Seule cette articulation est capable de faire face à la déshumanisation du monde au motif de la nostalgie et du progrès qualifié par le Henri de Lubac comme « le drame de l’humanisme athée »[12]. Elle ne se limite pas au seul rappel historique de la spiritualité médiévale.

Aussi, cette méditation sur la sainteté féminine médiévale ne relève pas d’une gestion du passé mais bien au contraire d’une manière de « passer le passé ». « Exemples de vie chrétiennes à imiter », ces hagiographies n’appellent pas à imiter un modèle du passé mais à explorer les potentialités du passé qui sont comme en puissance de réalisation, c’est-à-dire toujours à même de pouvoir se réaliser ici et maintenant dans la singularité des vies[13]. C’est peut-être la raison pour laquelle ce discours sur la sainteté est aussi systématiquement enclin à montrer un usage fort du symbole. Le symbole – à l’origine objet que l’on cassait en deux pour rappeler le contrat unissant deux parties contractantes – est une façon d’exprimer la relation d’alliance entre l’homme et Dieu. Les saintes ont toutes expérimenté de manière singulière l’art suprême et divin d’aimer Dieu en la personne de son Fils par la grâce du Saint-Esprit, définition de la mystique au Moyen Age qui est participation intime au mystère de Dieu. Les catéchèses soulignent cette participation unitive au mystère d’amour et de connaissance divine, source d’intelligence pour la théologie au sens littéral du mot : la connaissance de Dieu[14]. Par exemple, Benoît XVI mobilise le symbole du « fil d’or » en parlant de la vie de Catherine de Gênes, des «roses », en parlant de la vie d’Elisabeth de Hongrie, du « miroir », en parlant de la vie de Claire d’Assise, du « livre » en parlant de la vie de Marguerite d’Oingt, du « pont » en parlant de la vie de sainte Catherine de Sienne, etc.

Ces symboles, au sens où ils expriment à l’aide d’une image concrète la relation de l’homme au divin, sont encore une manière de dire ce qu’est la sainteté. L’homme saint est l’homme créé à l’image de Dieu qui est parvenu à gagner sa ressemblance par l’exercice de la connaissance et de l’union avec le divin – l’homme étant créé ad imaginem et similitudinem Dei[15]. Il est à cet égard une image en puissance que l’hagiographe a encore à charge de faire advenir. Les images hagiographiques fonctionnent comme des opérateurs de conversion. Elles ont pour fonction de décrire le mouvement qui conduit l’âme à la ressemblance avec Dieu : le miroir, la rose, le fil d’or, le livre sont des vecteurs de cette opération. En ce sens seulement, il est possible de parler de la manière dont ces vies nous « touchent », autrement dit comment elles atteignent l’avenir en nous atteignant – le passé passant… Benoît XVI l’exprime presque systématiquement à la fin de ses homélies.

Si le message des saintes femmes évoquées dans les audiences demeure donc actuel, c’est par qu’il conserve une réelle « force de contemporanéité », les personnes gagnant à trouver auprès d’elles, « selon la parole évangélique, nova et vetera, des vérités anciennes et des idées neuves » capables de déterminer leurs actions [16]. Des actions, sans cesse portées par la prière et l’eucharistie, aussi diverses que celles portées par les personnalités saintes. Cette force de contemporanéité est aussi très proche de la morale de l’action que décrit Paul Ricoeur « qui consiste à la fois à se doter de projets déterminés et modestes pour empêcher l’horizon d’attente de fuir » et à retrouver les potentialités non accomplies du passé[17]. Le message des saintes femmes est en effet porteur  de nombreuses virtualités qui n’ont pu se déployer dans le passé et qui ne demandent qu’à passer… Benoît XVI exhorte ainsi principalement les femmes des premières décennies du XXIe siècle à être de telles « passeurs » en devenant elles-mêmes acteurs de ce déploiement de vitalité spirituelle. A cet endroit précis, les saintes femmes peuvent véritablement « apprendre» aux femmes du XXIe siècle comment s’y prendre… pour « connaître et aimer Jésus-Christ et son Eglise » : pas de répétition mais « un semblable dissemblable »[18]. Faisant sienne la position de saint Bonaventure, Benoît XVI pose donc une parole forte à l’encontre de ce qui serait la vision d’une tradition sans modernité et d’une modernité sans tradition.

La chronique de Sylvie Barnay sur Canal Académie

 



[1] Benoît XVI, Homélie du 1er novembre 2008, reprise dans Benoît XVI, La sainteté ne passera pas, Paris, Parole et Silence, 2009, p. 9.

[2] F. Chiovaro et alii (sous la direction de), Histoire des saints et de la sainteté chrétienne), Paris, Hachette, 1988, vol. 1, p. 8.

[3] Cité par Ph. Levillain, Le moment Benoît XVI, Paris, Fayard, 2008, p. 268.

[4] Cardinal Joseph Ratzinger,  La théologie de l’histoire de saint Bonaventure, Paris, PUF, 2007.

[5] Ph. Levillain, Le moment Benoît XVI, op. cit., p. 269.

[6] Idem.

[7] Ibid, p. 270. Reinhard Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques Paris, Editions de EHESS, 1990 (traduction française).

[8] C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia, Les courants historiques en France, XIXe-XXe siècle, Paris, Gallimard, 2007, p. 592.

[9] Ph. Levllain, Le moment Benoît XVI, op. cit., p. 271.

[10] C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia, Les courants historiques en France, op. cit., p. 557.

[11] Actes du pape Benoît XVI, Sainte Hildegarde de Bingen. Audience générale du 8 septembre, La Documentation catholique, 5 décembre 2010, n°2457, p. 1035.

[12] H. de Lubac, Le drame de l’humanisme athée, Paris, Cerf, 1998. Ph. Levillain, Le moment Benoît XVI, op. cit., p. 269.

[13] Actes du pape Benoît XVI, Claire d’Assise. Audience générale du 15 septembre, La Documentation catholique, 5 décembre 2010, n°2457, p. 1038.

[14] Par exemple, Actes du pape Benoît XVI, Sainte Catherine de Gênes. Audience générale du 12 janvier, La Documentation catholique, 17 avril 2011, n°2466, p. 376.

[15] Excellent rappel méthodologique de la fonction de l’image dans la littérature hagiographique, R. Dekoninck, Ad Imaginem. Statuts, fonctions et usages de l’image dans la littérature spirituelle jésuite du XVIIe siècle, Genève, Droz, coll. « Travaux du Grand Siècle », XXVI, 2005.

[16] André Vauchez le démontre de façon remarquable également pour les saints hommes, par exemple François d’Assise. A. Vauchez, François d’Assise. Entre mémoire et histoire, Paris, Fayard, 2009, p. 482-483.

[17] Souligné par  C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia, Les courants historiques en France, op. cit., p. 593.

[18] Par exemple, Actes du pape Benoît XVI, Sainte Catherine de Sienne. Audience générale du 24 novembre 2010 , La Documentation catholique, 20 mars 2011, n°2464, p. 282.

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  1. Hna. María Isabel Guiroy, osb’s avatar

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    Chère Madame,

    Je voudrais vous demander votre permission pour publier cette article en Espagnol dans notre revue monastique « Cuadernos Monásticos », d’Argentine. Je vous remercie, et reste dans l’attente de vos nouvelles. M. María Isabel Guiroy, osb – Prieure du Monastère Nuestra Señora del Paraná, Argentine, et Directrice de Cuadernos Monásticos

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