Billet d’Asie : Singapour, un précieux passé. Par Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut

La ville-Etat de Singapour est souvent présentée comme une cité ultra moderne, affichant d’audacieux gratte ciels, groupés autour d’une marina sans âme, montant une garde toute bancaire devant un des plus grands ports du monde ; coupable au surplus d’avoir détruit les traces de son passé récent.

Rien n’est plus faux. Il serait temps de détruire ces a priori dévastateurs : la City moderne  représente moins de 5% de la surface de l’île. La croissance urbaine est accomplie avec un souci permanent de préservation de l’environnement naturel, de la forêt tropicale, des parcs et jardins ; les bâtiments anciens, gardiens d’une histoire qui n’a guère que 200 ans, sont une constante préoccupation.

Les bâtiments anciens, qu’il fussent chinois, péranakan ou de style colonial, étaient  sous l’implacable humidité chaude de l’équateur, presque toujours insalubres, et, de plus construits avec des matériaux inadaptés. Ils ont été le plus souvent détruits pour être reconstruits à l’identique, en incluant les avantages modernes de l’eau courante, du tout à l’égout et de l’électricité. L’avantage d’une histoire récente – laquelle commence  dans la vision européenne vers 1830 – est d’avoir des plans, des dessins, des projets d’architectes complets, et , après 1850, des photographies.

Des rues entières ont ainsi pu être réhabilitées, voire reconstituées : Emerald Hill n’a jamais été plus resplendissante, Katong, Bukit Timah, Tajang Pagar, Bras Basah, connaissent ainsi une nouvelle jeunesse et sont prêts à affronter un nouveau siècle.

Comme toutes les grandes capitales, Singapour s’est étendue progressivement, absorbant peu à peu les  zones rurales, les villages malais qui l’entouraient : ainsi Woodlands était, proche du hameau malais de Kampong un vaste lieu plein d’hévéas, Tampines tire son nom des arbres à bois de fer qui y prospéraient ; Paya Lebar (grand marais) où on élevait des poules et des cochons, vit l’ouverture , en 1955, du premier aéroport international en 1955, et fut peu à peu inclus dans la ville ; Queenstown ainsi nommée en l’honneur de la jeune reine Elisabeth en 1953 s’appelait avant Wu Wei Gang et devint, en 1960, le premier satellite de Singapour, Toa Payoh (grand marais en Hokkien), banlieue de fermes et rizières devint le second peu après ;Bisham dont le nom vient du cantonais Peck San Theng (colline du vert pavillon) était vers 1870 le cimetière de l’importante colonie chinoise établie près de la rivière ; un siècle plus tard, en 1979, la ville décida d’acquérir les terrains, de déplacer les tombes vers le nord et de créer un nouveau quartier . Les exemples sont légion.

Pourquoi s’intéresser à cette « vieille récente » histoire, en tant que Français ?

Parce que, les premiers à avoir fait des photographies de Singapour et alentours, furent des Français : Nicéphore Niepce et  Jacques Daguerre, en 1838, créèrent la photographie, bientôt suivis par Louis et Auguste Lumière. Ces derniers, afin d’appuyer la commercialisation de leur « plaque photographique », envoyèrent des photographes dans le monde entier ; il y eut aussi des professionnels indépendants, qui parcoururent certaines zones géographiques, afin d’immortaliser « l’état du monde »  à leur époque. Un peu comme le fait aujourd’hui  Yann Arthus-Bertrand.

Les premières photos de Singapour sont dues à Gaston Dutronquoy, établi en 1843 au London Hotel, qui proposait  dans le London Free Press aux Européens de leur tirer le portrait. Mais c’est Alphonse-Jules Itier qui réalisa lors d’une mission commerciale dirigée par notre ambassadeur De Lagrenée, le premier  daguerrotype d’une vue générale de Boat Quay et de la rivière en 1844. Ensuite, l’américain Edgerton à partir de 1851, mais surtout Thomas Héritage en 1861/62, puis Lambert venu de Dresde,  et Thomson continuèrent de fixer pour la postérité la naissance de la ville coloniale et aussi les villages et l’activité du port naissant au long de la rivière.

Ce qui est frappant est de constater la transformation incroyablement rapide du sîte, de comparer les photos prises entre 1860 et 1890, de visualiser le travail accompli en 30 années : en 1849 le premier recensement britannique fait état de 360 Européens (presque uniquement des hommes, surtout des Ecossais), pour environ 39.000 habitants. En 1860, il y en aura 2.385 dont quelques missionnaires femmes, des infirmières et douze  institutrices.  La première opulence commence en 1880/90 avec l’exploitation de l’hévéa et l’usage du passage maritime de Suez ; les plus significatives constructions de l’ère coloniale sont menées à cette époque. Au début du 20ème siècle, Singapour compte près de 14.000 Européens, surtout britanniques, mais aussi Arméniens,  Allemands, nordiques, et environ 200 Français (hôteliers, coiffeurs, photographes ).  Le docteur Thomas Oxley, chirurgien colonial, qui dirige la colonie d’une autorité sans faille, achète 70 hectares de collines en 1859, afin d’y établir la première Governement House ; la construction prendra 10 années, prendra le nom de Fort Canning ; son premier hôte sera le duc d’Edimbourg, fils de Victoria en 1869, mais la première visite officielle n’aura lieu que le 21 avril1901, celle du duc et de la duchesse de Cornouailles et York (futur Greorge V et reine Mary ), immortalisée par Lambert pour le Straights Times. William Cuppage installle le premier Hotel des postes à Emerald Hill, remplacé par l’énorme Fullerton center, destiné à montere au monde la puissance maririme et postale de l’Empire. A cette époque aussi les quartiers chinois et malais sont prospères : on assiste à l’explosion du style Peranakan vers Duxton, Telok, Tanjong Pagar, Neil road, avec ses façades chatoyantes, ses temples surchargés de symboles. Comme le procédé Lumière des plaques couleurs est techniquement trop délicat et surtout trop couteux, les photos en noir et blanc sont colorées à la main par des aquarellistes – surtout japonais, le plus connu est Hayashi  – jusqu’à  la généralisation du procédé Eastman.

Ce qui est frappant aussi est le total défrichement de la ville, dont le dessin au cordeau de larges avenues se croisant à angle droit, présente une nudité aujourd’hui choquante. Les églises de tous les cultes pullulent, plusieurs photographes en saisissent les étapes de construction, ainsi que celles des différents ponts sur la Singapour, qui à partir de 1870 permettent de passer de la zone portuaire à la ville administrative sans être obligé de recourir aux sampans.

Aujourd’hui l’aspect général a bien changé ; la ravageuse occupation japonaise de la Seconde Guerre Mondiale a finalement été l’opportunité de reconstruire et reboiser une ville ruinée, et même les péripéties d’une indépendance aux débuts chaotiques n’ont jamais atténué le souci de reconstituer un cadre harmonieux. Avec près de 5 millions d’habitants, Singapour dévore aujourd’hui ses périphéries, gagne sur les zones forestières, mais avec prudence et les zones « vertes » sont aujourd’hui bien plus nombreuses qu’en 1947. Chaque quartier neuf « doit » avoir son parc et les plus beaux arbres, les plantes rares sont pieusement préservés ou replantés. Il faut avouer qu’avec une pluie quasi quotidienne et le soleil, tout pousse et repousse avec un enthousiasme sans faille, ce qui protège aussi une exceptionnelle population d’oiseaux qui fait le charme de nombreux quartiers.

Une menace particulière pèse actuellement sur le Bukit Brown Cimetary, le plus ancien cimetière chinois de l’Asie du Sud Est qui rassemble plus de 100.000 tombes, les plus anciennes datant de 1833. Cela en raison de la prévision d’une bretelle autoroutière. Un SOS virulent a été lancé par la Communauté  urbaine, afin d’éviter un saccage et des déplacements de près d’un tiers du lieu où reposent les plus vaillants héros de la ville chinoise, dont Chew Boon Lay, Chew Joo Chiat qui ont d’immenses avenues et des quartiers entiers à leur nom dans la Cité-État.

Loin des HDB blocks, le très actif National Heritage Board se soucie de sauver et restaurer les propriétés privées oubliées, laissées à l’abandon, ou sans héritiers : deux merveilles parmi d’autres : l’Istana Woodneuk, un palais sublime, près du jardin botanique ; à l’origine le domaine appartenait au richissime William Napier qui le vendit en 1857 au sultan de Johor, lequel fit construire l’actuel palais en 1890. Un incendie le ravagea en 1905. La construction, vide, est fascinante, la jungle y a repris ses droits et la réhabilitation s’avère délicate. Dans le quartier chinois, l’ancienne demeure de Chee Guan Chiang,  fils ainé d’un des plus puissants tycoon de Malacca, la Soong Sisters House est un ensemble de 3 maisons construites en 1938 par l’architecte moderniste Ho Kwong Yew, mélange détonant d’Art  Nouveau européen et d’esthétique chinoise, est unique au monde. L’équilibre des lignes, la beauté des détails, des vitrages, des cages d’escaliers laissent émerveillés. Il faudra sans doute plus de 500 millions de dollars pour mener à bien une restauration chère au cœur des Singapouriens, plus attachés qu’on ne croit à un passé récent mais riche et surtout unique dans son originalité, car il mélange de manière inattendue, les traditions de 5 ou 6 civilisations, qui en principe, n’auraient jamais du se rencontrer si – selon le conseil de Blaise Pascal – elles étaient restées bien sages « dans leur chambre ». Les hommes ne tiennent pas en place , ce qui fait leur richesse sans doute.

Pour approfondir :

*  Singapore 19th century photographes, de Jason Toh, pour le National Heritage Board, publié par les éditions Didier Millet, 121 Telok Ayer street, Singapore  (2009) ISBN 978-981-4260-06-0.

* The vanishing cats of Singapore, par Jon Boon et Sweeleng Teoh : un ravissant album de photos sur les chats de rues de Singapour, qui raconte aussi l’histoire des quartiers.

Vendu au profit de la « Cat welfare society ». publié en 2011 par Second Mouse Editions@gmail.com. ISBN 978-981-08-7467-4.

* Time Out Singapore, le mensuel international, qui tient régulièrement au courant de l’entretien de ma « mémoire » de la ville, anime reportages et pétitions.

Les chroniques de Françoise Thibaut sur Canal Académie

 

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