Billet d’Australie : mémoire collective. Musées d’immigration et cimetières de pionniers. Par Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut

L’histoire occidentale de l’Australie est courte. Moins de 3 siècles si l’ont veut bien y inclure les balbutiements hollandais et quelques autres éphémères incursions. Cette terre lointaine semblait si aride et désolée, ses rares habitants si effrayants. Blyth sur sa chaloupe en resta à cette désastreuse impression, ses prédécesseurs, Jansz, Tasman, Hartog, Nuyts, se hâtèrent d’en déguerpir, signalant en outre de féroces déserts, d’étranges animaux venimeux, et de non moins longilignes et sombres inconnus, campés sur un seul pied, sagaie en main, prêts à les trucider. Bref, tout était bien mal parti.

Après quelques prudentes incursions, notamment celle de William Dampier – le corsaire – à l’extrême fin du 17ème siècle, les Britanniques mettent près d’un siècle à s’intéresser à cette mystérieuse Nouvelle Hollande. Il faut, en fait toutes sortes « d’évènements européens » pour  engendrer un début d’établissement : la Grande Bretagne, entre dans un cycle de développement industriel et maritime, lequel provoque un afflux de campagnards vers les villes : la criminalité, le vol, la prostitution y sont considérables ; les prisons débordent. L’Indépendance américaine met fin à la déportation des condamnés outre Atlantique ; on les parque provisoirement sur des pontons pourris sur la Tamise, où les conditions de survie indignent l’opinion. A ce moment Cook rentre de son second voyage dans le Pacifique, confirme les possibilités d’installation en un lieu qu’il a d’ores et déjà baptisé Nouvelle Galles du Sud ; les incursions de Bougainville et La Pérouse dans la zone australe ont  attisé la concurrence coloniale avec le Royaume de France.

Finalement, le gouvernement de George III se résout en 1787 à expédier, sur la proposition de  Sir Joseph Banks, vers un lieu nommé Botany Bay, un premier convoi de bagnards. La baie est déjà occupée par des militaires, et quelques familles d’héroïques pasteurs. Mais les conditions de vie y sont précaires.

C’est dans ces conditions – d’une extravagante imprévision – qu’appareille de Portsmouth  le 13 mai 1787, « la Première Flotte » de 11 vaisseaux, placés sous le commandement  du capitaine Arthur Phillip. Huit mois plus tard, en plein été austral, le 18 janvier 1788, près d’un millier de « colons » dont 750 bagnards, accostent à Botany Bay. En fait plus d’une centaine ont déjà péri lors de l’interminable périple : les conditions de navigation, dans les cales, sont épouvantables ; le pasteur qui assiste le débarquement des malheureux, commence par enterrer dans la chaux vive 87 cadavres ; ceux qui sortent des navires, le plus souvent, peuvent à peine marcher, certains à 4 pattes, ou traînés par des camarades plus vaillants ; tous sont couverts de plaies, d’excréments ; le thyphus, le scorbut ont fait des ravages. Certains sont devenus fous, sont incapables de parler. Les témoins de ce pitoyable exode signalent des « conditions qui font honte à la condition humaine », pire que pour les esclaves (car ces bagnards sont « la lie de l’humanité », alors que les esclaves sont du « matériel qui doit rapporter » dont le transport  en bon état de travailler donne lieu à une prîme ). Une Unité de  militaires débarque avec eux, pour maintenir l’ordre ; parmi eux, certains ont été envoyés là en guise de « sanction disciplinaire » et se révèleront parfois plus voyous que les condamnés.

Avec son sens de l’économie habituelle, l’Administration britannique a organisé le système : d’abord, le condamné – qui n’est « rien »- doit, par son travail forcé, rembourser à l’Amirauté le coût de son transport ; ensuite, il doit accomplir gratuitement un travail dont la durée et la pénibilité correspond à sa peine. Enfin, ce n’est qu’au terme de ces remboursements que le bagnard pourra – s’il a survécu – se constituer un petit pécule et envisager de bénéficier d’une libération sur place, assortie de l’attribution d’un lopin de terre. Le Royaume Uni se constitue ainsi  un réservoir de main d’œuvre exploitable à volonté, et indéfiniment renouvelable. Les bagnards défricheront cette terre hostile, paveront les premières avenues de Sydney, construiront leurs propres baraquements, ceux des militaires, et les Rocks, ce bastion de briques sombres, qui sert de fort et de poste d’observation dans la grande baie. Comme l’ont exprimé certains c’est « l’enfer dans le paradis », car l’endroit est magnifique, et le climat le plus souvent plaisant : mais cette terre laisse mourir de faim, l‘eau potable manque, les Aborigènes résistent, les animaux – presque tous inconnus – sont redoutables ; notamment les petits marsupiaux qui dévorent – pires que des rats – le peu de provisions qu’on arrive à stocker.

Puis, en toute hâte, afin de stopper les éventuelles visées françaises, l’escadre anglaise cingle 20 kilomètres au nord, vers une baie que le médecin-major de l’expédition baptise « la plus belle baie du monde ». On raconte que même les bagnards poussèrent des hourras à la découverte de ce lieu superbe ; Phillip baptise immédiatement le lieu Sydney Cove (en l’honneur du Ministre de l’Intérieur) et fait hisser l’Union Jack le 7 février, devenant par là le premier Gouverneur de Nouvelle Galles du Sud. On débarque gens et volailles, chèvres, chevaux et sacs de graines. Toutefois l’enthousiasme sera de courte durée: la misérable colonie meurt de faim : le blé ne germe pas dans ce sîte sablonneux, le bétail  disparaît dans le bush, la plupart des bagnards décède, ainsi que les militaires. Une Deuxième Flotte, chargée de déportés, mais aussi de provisions, arrive enfin en juin 1790 : la colonie est sauvée, mais ce n’est qu’après une Troisième Flotte arrivée fin 1791 que cette terrible « installation » commença à prendre forme.

Ainsi le premier peuplement européen se fait dans la douleur ; de 1788 à 1868, année où l’activité des bagnes cesse, quelques 160.000 déportés constituent l’essentiel des émigrés. Parmi eux, plus de 25.000 femmes, surtout des prostituées des grandes villes, de petites voleuses à l’étalage, des irlandaises catholiques, des orphelines à la rue ; pour elles, le bagne de Parramatta, (du nom de la rivière, lieu de villégiature délicieux aujourd’hui ) un des plus terribles parmi ceux imposés aux femmes est créé en 1820, où après un certain temps de peine, elles peuvent être « offertes à la vente » aux fermiers alentours, fournissant ainsi une gent féminine qui manque durement aux nouveaux colonisateurs. Certains récits de ces femmes, incroyables et pathétiques, sont maintenant révélés et font froid dans le dos.

Au fur et à mesure que la colonie grandit et prospère, les bagnes sont déplacés, d’abord plus au nord, vers Brisbane, à l’île Norfolk (où furent envoyés les descendants des révoltés de Pitcairn), vers la côte Ouest, vers Perth, à Freemantel, et pour les plus criminels, en Tasmanie. Mais les évasions sont nombreuses et après les premières découvertes de cuivre, d’opale et surtout d’or, il est admis qu’envoyer des condamnés dans ce pays de cocagne est une aberration ; de toutes façons, le transport des condamnés est de moins en moins rentable.

A partir des décennies 1820/1830, des colons, cette fois « volontaires », commencent à affluer, souvent dans l’espoir d’une vie meilleure : Ecossais et Irlandais, Gallois insoumis, catholiques, gens de petite condition de toutes origines, et aussi déclassés, endettés en fuite, fils de famille ayant mal tourné, quelques aristocrates à la recherche de sensations nouvelles et de bons placements sur des terres immenses ne valant presque rien. Les Aborigènes sont délogés sans ménagement, (exterminés, souvent) ; leurs enfants enlevés de leurs familles pour être »civilisés »; Ce seront les stolen générations. Les historiens de la sociologie ont estimé que les Abos devraient être aujourd’hui, selon une croissance normale, environ 2 millions ; ils sont à peine 230.000, groupe ethnique très défavorisé, refoulé dans les Territoires du Nord, miné par l’alcool, la tuberculose et la pauvreté.

Melbourne doit son existence à 2 hommes libres, en quête de prospérité, Batman et Faukner, qui en juin 1835 plantèrent leur premier campement à l’embouchure de la Yarra River ;  le sîte et le plan d’Adelaîde furent choisis avec beaucoup de soin par le colonel William Light, ingénieur de l’armée, en 1836, déjà créateur de Georgetown en Malaisie.

Adelaïde, Melbourne, Port Lincoln, Perth, voient ainsi arriver, des strates successives d’émigrés volontaires, dont le labeur obstiné, dans une ambiance générale de grande piété, est remarquable ; la souche anglaise dominante est complétée par de nombreux Allemands à partir de 1860 (Perth), des Polonais, beaucoup de Nordiques chassés par la famine (Melbourne), puis des Italiens, beaucoup de Grecs, des Juifs de toutes origines, au fil des guerres, des occupations et des partages politiques européens. Beaucoup n’arriveront jamais au terme de voyages épuisants, en raison de nombreux naufrages au large de ces côtes australes si dangereuses : en face d’Adélaïde, en moins d‘un siècle, 88 bateaux s’abîment dans l’Océan austral.

Donc, toute la population de l’Australie – hormis les Aborigènes – est « importée » : les Britanniques, gens d’ordre financier et administratif, ont tenu (et continuent de tenir) de minutieux registres de tous les « arrivages », de tous les bateaux, de tous les immigrés : chaque capitale d’Etat a ainsi un Musée de l’Immigration, où sont rassemblés registres, « rôles » d’embarquement et de débarquement, ceux des bateaux naufragés, des bagnards et des volontaires. Ce sont des endroits  étranges, où règne le silence de la mémoire, où des salles sont réservées à la recherche : tout Australien peut librement y retrouver ses ancêtres, avec une fiabilité totale.

La mise en réseau informatique de toutes les archives disponibles facilite encore plus la possibilité de remonter le temps : de nombreux documents annexes, des archives photographiques, des journaux, des fac-similés de  documents notariés, des mémoires. De nombreux objets retrouvés dans les épaves, légués ou donnés par les familles, permettent de reconstituer les ponts des bateaux, les dortoirs, les cabines, les conditions de vie et de transports.

Voyage dans le passé, mais aussi structuration d’une vraie « identité australienne » : Il n’y a aucune honte (au contraire) à avoir eu un arrière grand père bagnard : qu’il ait eu une descendance prouve qu’il était costaud, a fini par sortir de cette condition et s’est finalement plutôt bien « débrouillé » de sa vie de proscrit. Il est peut-être plus satisfaisant pour la vanité d’avoir des ancêtres libres et volontaires, mais cela n’engendre aucune différence sociale, si ce n’est qu’il est assez rare de pouvoir remonter à 5 générations australiennes ; cette petite partie de la population – uniquement anglo saxonne – constitue une sorte d’élite historique, qui publie d’ailleurs périodiquement des études sur sa propre histoire. Les descendants des militaires sont également nombreux, ainsi que ceux des chasseurs de baleines et de phoques, (majoritairement nordiques), des marins grecs et des boulangers napolitains.

Outre le bagage de mémoire et les salles d’expositions des Musées d’Immigration, ceux ci organisent des expositions temporaires sur des thèmes précis : Le Musée de Melbourne consacre jusqu’en octobre 2013 une rétrospective aux  Enfants déplacés  de la Seconde Guerre Mondiale : ces enfants britanniques que le Gouvernement de Sa majesté décida d’envoyer en Australie afin de les protéger du blitz et d’une éventuelle invasion ; des milliers de petits anglais furent ainsi « expédiés » par mer loin de leur famille pour un temps indéterminé, avec des moyens de communication aléatoires. Certains furent carrément oubliés ; la plupart tombèrent bien, dans des Institutions ou des familles accueillantes ; mais d’autres, toujours avec cette mentalité de la » rentabilité » de tout émigré, furent envoyés  terrasser des routes, ou dans des mines. Certains moururent carrément de faim, de mauvais traitements, voire d’abandon. Cette exposition est pathétique, émouvante : beaucoup d’Australiens et d’Australiennes qui ont maintenant plus de 70 ou 80 ans viennent avec leurs enfants et leurs petits enfants, retrouver leur passé, se reconnaître sur des listes de débarquement ou des photographies. Car beaucoup de ces « déplacés » sont restés en Australie, parce qu’ils y ont été scolarisés, y ont trouvé une place, alors que leurs parents anglais étaient morts à la guerre, dans les bombardements ou restaient simplement introuvables. Il y a aussi les enfants de « l’immédiate après guerre » : petits Allemands, Polonais, d’Europe centrale, Italiens, Grecs, Juifs, perdus, sans famille, que l’ONU se chargea de faire adopter ou éduquer en Nouvelle Zélande ou en Australie . Cette génération perdue pour l’Europe a ainsi constitué une génération australienne souvent brillante, une des bases de l’important  développement universitaire des années 60.

Le nationalisme australien repose largement sur les folies et les malheurs de l’Europe : Après avoir subi quelques hécatombes lors des guerres coloniales du Royaume Uni (sud Soudan notamment),  les 2 Guerres Mondiales ont forgé, toujours dans la douleur, une forte  identité : Lors de la Grande Guerre, d’avril à décembre 1915, les combats pour la presqu’île de Gallipoli  coûtèrent 8.500 hommes aux Australian & New Zeland Army Corps  (ANZACS) ; le 25 avril – jour de l’ordre de combattre – est l’Anzac Day, commémoré avec foi ; les Australiens considèrent que c’est à Gallipoli, dans les tranchées de la Somme où restèrent plus de 23. 000 diggers (poilus) et à Ypres où en périrent 38.000 , que l’Australie s’est sentie être une vraie nation. Le tribut payé à la Seconde Guerre Mondiale ne fut pas moindre : après Pearl Harbour et la rapide offensive japonaise, 17.000 Australiens furent fait prisonniers à Singapour et en Malaisie ; beaucoup périrent sur les démentiels chantiers et dans les camps japonais. Darwin, Bröme, furent bombardées et Port Moresby en Nouvelle Guinée fut l’objet d’un rude combat. Ensuite, la participation à la reconquête du Pacifique aux côtés des Alliés, de l’Afrique du Nord où, à El Alamein le rôle de la 9ème division australienne fut déterminant, et à la reconquête de l’Europe,  coutât près de 120.000 vies sur les 550.000 engagés. Sur les 30.000 prisonniers, près de 10.000 ne revinrent jamais.

Cette identité, conquise à travers des combats qui n’étaient pas vraiment les leurs, a profondément marqué les esprits ; aujourd’hui encore l’Anzac demeure l’Association la plus puissante et la plus emblématique de l’unité australienne et de sa présence dans le Commonwealth.

Les Australiens sont fidèles à ceux qui ont fabriqué leur jeune et douloureuse histoire, gardant  en cela un esprit pionnier soutenu par l’édification de nombreux monuments commémoratifs, de célébrations, et l’entretien de cimetières de pionniers, parfois dans des lieux improbables, en plein bush ou sur des rivages isolés. La conquête de l’immense territoire fut un dur labeur (qui est d’ailleurs loin d’être terminé) et des hommes, des femmes, des familles entières, ont disparu corps et biens, sans laisser de traces, à la recherche de jours meilleurs. Là aussi, les Musées d’Immigration gardent les listes de personnes « disparues », d’explorateurs ou de mineurs qu’on ne revit jamais. Les cimetières de bagnards ont presque tous disparu où ont été déplacés, au fur et à mesure de la croissance des villes. Souvent, une stèle au coin d’une église ou d’un temple, rappelle l’existence passée d’un lieu d’ensevelissement. Les cimetières de pionniers libres sont nombreux, souvent modestes, avec des stèles émouvantes, des dates rappelant la brièveté de la vie de ces défricheurs, sa violence. Ceux des gardiens de phares les plus anciens batis à partir de 1850/60, le long des dangereuses côtes sud et sud-est, entre la péninsule d’Albany et Sydney illustrent  la bataille qu’il a fallu livrer contre l’isolement, l’insalubrité, la rareté de la nourriture : non seulement il y a les gardiens, mais aussi leurs épouses souvent très jeunes, et des enfants, des bébés, morts en quelques jours faute de soins et d’eau potable. Parfois dans de petites bourgades isolées, on trouve des lieux touchants, agrestes, des tombes herbues gardant le souvenir d’aventuriers peu chanceux, de familles pauvres ou prospères. L’une d’entre elle, dans une petite ville d’Australie du Sud, proche d’Adélaïde, est particulièrement parlante : « X.X. fut orphelin, vagabond, voleur, bagnard, fermier. Ses 4 fils l’ont aimé ». Elle est très bien entretenue et toujours fleurie.

F.T.

juillet 2012

Les chroniques de Françoise Thibaut sur Canal Académie

 

 

 

Tags: ,

Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *