Billet d’Australie : tout sur Melbourne !Par Françoise Thibault, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques

Melbourne est devenue énorme, obèse, a grandi trop vite . Sérieuse, besogneuse, trop « busy », elle a attrapé un violent virus d’américanisation :  à la traditionnelle pingrerie britannique s’ajoute désormais l’obsession financière yankee, ce qui en fait une mini New York assez provinciale, où de jeunes types uniformément vêtus de costumes noirs (comme dans Matrix ou Men in black ), dévorent les cours boursiers sur écran et de mauvais sandwiches en guise de déjeuner ; ils compensent par l’obsession sportive du week-end, en courant et pédalant à en perdre le souffle, ce qui les conduira immanquablement à l’infarctus dès 56 ans.

Melbourne (du nom du Lord Premier Ministre anglais de l’époque

) – capitale du Victoria – est née en juin 1835, le jour où 2 colons venus de Tasmanie, John Batman et John Faukner, établirent leur campement le long de la rivière Yarra, à quelque kilomètres de la baie où existait déjà Port Philip . Le premier enrichissement de la région fut l’élevage des moutons mérinos introduit par John MacArthur et l’exportation de leur laine . En 1851, la découverte d’importants gisements aurifères à Ballarat, à 115 kilomètres au nord, puis à Bendigo,  entama la plus folle ruée de tous les temps, et un enrichissement sans mesure . Des compagnies minières s’organisèrent, et avec elles , les banques ; les premiers aventuriers se transformèrent en actionnaires, installés en ville, faisant construire monuments publics, résidences privées, parcs, bibliothèques, hôpitaux  et universités . En 1891, elle compte déjà près de 400.000 habitants, supplantant la

rgement Sydney . Melbourne devient Capitale provisoire de l’Australie et jusqu’à la Guerre de 1914 son opulence et sa croissance seront sans défaut .

La City est ainsi ce vaste rectangle tracé au cordeau, dont les grandes avenues ornées d’énormes constructions en faux gothique victorien sont doublées de petites artères du même nom destinées aux approvisionnements et personnels (ainsi Bourke et little Bourke, Collins et little Collins, etc…). Banques, bâtiments administratifs, clubs privés, alignent ainsi de sombres façades ocres ou lie de vin, car les Britanniques restent les « fanatiques de la brique » dans toutes les créations de cette époque. Ensuite, il y eut un repli urbain de quelques décennies, mais à partir de 1980, le CBD – Central Business District –persille l’ensemble d’insolents buildings de verre et d’acier. De même, le quartier des anciens docks, longtemps laissé à l’abandon, au delà de la Spencer Railways Station est en pleine rénovation.

Centre-ville de Melbourne

Cité orgueilleuse, hyper active, première place financière du Pacifique avant le développement asiatique, Melbourne est vaniteuse, toujours en compétition avec Sydney, ne se remet pas de plus être Capitale puisqu’en 1901, le gouvernement décida avec sagesse de créer une capitale de toutes pièces à mi-chemin entre les deux rivales : Canberra (dont l’inauguration n’eut lieu qu’en 1927, et dont le nom aborigène signifie poitrine de femme, ce qui mit dans un grand embarras les puritains initiateurs de cette cité-jardin gouvernementale). Melbourne se venge à toute occasion : c’est elle qui concentre banques et compagnies d’assurances, les meilleures universités, le plus de théâtres, de musées et de cinémas, les plus belles galeries marchandes (Royal et Block Arcades), qui fit « redécouvrir » l’Australie au monde en organisant les premiers Jeux Olympiques de la zone pacifique en 1956 (chers aux Français, car c’est là qu’ Alain Mimoun remporta le marathon), piqua le Grand Prix Automobile de Formule 1 à Adélaïde, et se pose en leader permanent du pays. Melbourne laisse Sydney « aux surfeurs, aux rêveurs et aux touristes » ; elle, elle travaille et assure le pain quotidien : elle est la Queen City !

Ce centre ville – ventre de la cité – si occupé dans la journée, sans qu’on y voit jamais ni enfant ni chien en promenade, se vide presque complètement dès 18 heures. La flopée de quick lunch avec leurs paninis-cartons, leurs nouilles micro ondées, leurs bols végétariens, ferme dès dix sept heures : tout ces bookers, brokers, traders et lawyers déferlent vers leurs banlieues, parfois lointaines pour y courir, les oreilles nanties de fils, les pieds enrobés de Nike fluo, pour évacuer le stress journalier ; à moins que ce ne soit pour dévaliser les supermarchés de panoplies de golf ou de cricket, 2 sports hautement melbourniens.

Le spectacle de la rue livre une incroyable variété humaine : le monde entier est à Melbourne, comme il est à New York : énormément d’Asiatiques de toutes origines : Japonais, Chinois, Coréens, Birmans, Tibétains, Népalais (face à  l’Aquarium existe un restaurant Gurka), ce qui était inimaginable il y a 30 ans ; la plupart très jeunes, élégants, courtois . Encore plus d’Indiens, de Pakistanais, de Bengalis : ils tiennent les quick lunches, les épiceries de quartiers, les taxis souvent ; ils forment l’essentiel de l’armada des personnels hôteliers, des batteries de nettoyeurs de rues. Autrement dit, rien n’a changé : les Britanniques utilisent toujours leur « main d’œuvre indigène », mais sous de nouveaux cieux , avec un salaire décent et un peu plus de respect . Dans les magasins, de charmantes jeunes vendeuses aux origines exotiques, les garçons de restaurants, sont aussi pour la plupart, des étudiants.

Très peu d’Aborigènes, la plupart ayant été refoulée vers le Nord depuis que ces Territoires leur ont été symboliquement restitués ; ceux qui restent sont le plus souvent SDF, très surveillés, embarqués par les flics dès le moindre trouble à l’ordre public des impeccables avenues.

Le premier hotel,  le Duke of Welligton, construit à partir de 1850, ouvert en 1853, est une petite maison d’angle, fort modeste, que l’on peut encore voir à l’angle de Flinders street, tout comme l’Impérial au bas de Latrobe street  .Mais le plus emblématique de l’opulence de la fin du XIXème siècle est le somptueux Hotel Windsor, construit en 1881, juste en face le monumental Parlement, et destiné à accueillir les députés ; ses salons impressionnent, les femmes de chambre y ont encore tenue noire et tablier blanc, ce qui choque légèrement dans un pays en apparence si démocratique. L’important quartier chinois, juste derrière, avec ses nombreux restaurants et ses boutiques mystérieuses, a été créé là, au même moment, afin d’assurer la blanchisserie des représentants de l’Etat. Les Chinois, prélevés des chantiers des mines et des chemins de fer, sont restés et ont prospéré, comme l’attestent leurs belles banlieues d’habitation . Une deuxième vague envahit actuellement Melbourne, téléguidée par le commerce et la finance, réussissant tout aussi bien.

Car c’est bien là, la signification profonde de l’Australie : la démocratie est financière : tout le monde a le droit de s’enrichir dans ce pays où les règles d’initiative privée sont tellement simples.

Collins, Bourke, sont les principales artères commerciales, plutôt élégantes, avec les enseignes que l’on trouve  dans le monde entier ; les Australiennes s’habillent un peu moins mal, mais dans l’ensemble, presque tout vient de Chine, dans des gammes de qualité assez médiocres ; de plus, les mannequins dans les vitrines affichent une minceur déconcertante face à des femmes bien charpentées dont les rondeurs débordent. L’obésité est un vaste problème. Il y a aussi – dans une tradition très british et encore plus pionnière dans laquelle « rien ne se jette, tout se récupère » – un nombre incroyable de magasins de deuxième main du plus chic au plus modeste. l’accueil est chaleureux, partout, souvent ponctué d‘un « hello Darling » inimaginable en France.

On oublie le port, très actif mais assez laid, dans le salmigondis de quartiers, mais pas la baie, large, bien protégée mais insignifiante à côté des splendeurs de Sydney : réaménagée depuis peu, elle est longée d’une longue piste cyclable, de restaurants, de parcs  et de bistrots ; c’est là que l’on peut embarquer pour la Tasmanie qui n’est qu’à une nuit de voyage . Les parcs sont nombreux à Melbourne et très beaux : on y voit le Cottage de James Cook, les statues des héros, des pionniers, de botanistes et défricheurs, et aussi le grand Prix automobile de Formule 1, dans le mythique Albert Park, piqué à la ville d’Adélaïde à coups de millions de dollars (australiens).

Le melbourien est volontiers bavard, entame facilement la conversation, prête son journal au café ; habitude prise depuis toujours, dans un esprit amical, mais aussi de doux contrôle social dans une contrée où la déviance morale fut longtemps pourchassée au nom de la cohésion de la collectivité. Notre époque se rattrape : Melbourne affiche avec insolence gays et lesbiennes, journaux, loisirs marginaux, groupes hard rock et spectacles violents. La tradition des Clubs perdure, surtout pour les hommes : fermés, secrets, on peut y imaginer de modernes Philéas Fogg pariant sur quelque improbable aventure.

Le Musée de l’Immigration entretient la mémoire collective, d’autant que Melbourne est l’endroit d’Australie où l’on peut compter le plus d’Australiens libres et volontaires de 5 ou 6 générations : ils constituent et se considèrent comme l’aristocratie de l’île-continent, ont leurs clubs, leurs célébrations et publications.

La personne la plus riche d’Australie n’est plus Murdoch, mais une dame, Gina Reinehart, héritière de déserts de l’Ouest, achetés par son père  il y a moins d’un siècle pour presque rien, lesquels recèlent d’énormes gisements de métaux rares, dont le monde entier est friand. Également propriétaire du groupe de médias Fairfax, elle gagnerait 1 million de dollars par heure…ce qui laisse les melbourniens pantois et jaloux.

Les transports publics sont parfaitement insuffisants ; les tramways d’une lenteur désespérante. Aucune municipalité ne veut y investir, partant du principe que tout Australien a une voiture . Les embouteillages sont donc désormais constants, les immeubles de parkings, pourtant nombreux, toujours bondés . Aller au théâtre le soir avec sa voiture relève du parcours du combattant  . L’astuce est donc de rester en ville après le boulot et de rentrer en taxi : c’est là où la communauté indo-pakistanaise est gagnante.

Deux obsessions à Melbourne : la réussite scolaire et universitaire : la course commence dès la maternelle : toute mère exige que son fiston soit toujours le premier de la classe et que sa fille soit la meilleure du cours de danse ; vieille tradition d’exigence venue des familles juives : le diplôme remplace la noblesse, la réussite intellectuelle la chasse au renard. Il est vrai que les meilleures universités sont là, de même que les plus florissantes écoles de commerce et de technologie.

Le sport est une addiction maladive : le plus populaire est le footy, mélange violent de football américain et de rugby où presque tout est permis. Le cricket est le sport national, talonné par le golf et le rugby . Les Australiens sont également des fous de vélo, de voile, de tennis et de courses de chevaux. Quelques uns des plus beaux élevages sont ici, dans la périphérie verdoyante de la ville : un héros national est Phar Lap qui naquit en Nouvelle Zélande et gagna 37 grandes courses dont la fameuse Melbourne Cup en 1930, en pleine dépression : sa carcasse embaumée est pieusement conservée et son cœur (énorme) est dans un monument à Canberra. Bref, le Melbourinien courre après tout ce qui bouge, tel un kangourou aventureux, et aussi, avec une obsession presque angoissante après les dollars et la réussite. A bientôt 25 millions, les Australiens commencent à se demander s’ils ne deviennent pas un peu trop nombreux sur un territoire dont les 4/5ème sont pour l’instant inhabitables. Nul doute qu’ils résoudront ce problème au mieux de leur communauté.

 

F.T.

 

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Août 2012

 

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