Billet de Singapour. Par Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut

A * La mousson a généré des pluies énormes : en novembre il est tombé 283 mm de pluie, ce qui est vraiment beaucoup. Mais ce n’est pas pire qu’il y a 3 ans et il y en a 2, il y a eu pendant deux mois une telle sécheresse qu’il a fallu arroser les pelouses et le padang ! On parle beaucoup de Bangkok et des inondations de Thailande qui sont une catastrophe pour des milliers de gens, mais la Malaysie connait, elle aussi d’assez graves problèmes. Le plus significatif à Singapour est la tendance orageuse : depuis le début de l’année, 187 orages, accompagnés de violentes « showers », cela dû à l’accumulation de chaleur que produit cette ville en constante expansion, l’augmentation des rejets chauds des installations d’air conditionné et de la circulation automobile.

B * Beaucoup de travaux partout : une frénésie, comme à la fin des années 80 ; dès que l’économie fléchit légèrement, hop ! des travaux, pour relancer… par ailleurs l’objectif étant d’atteindre les 5,5 millions, il faudra loger et transporter tout ce monde, d’où de nouveaux quartiers, une nouvelle ligne de métro, et l’extension des anciennes… Et puis, le renouvellement du « look » : vers 1980 les singapouriens ont démoli toutes les affreuses boites a chaussures des années 65-70, et maintenant, ils effondrent les plus affreux « machins » de béton des débuts 80 au profit d’élégantes constructions de verre… La mode architecturale est une véritable obsession. Paradoxalement, tout en bétonnant beaucoup, il y a de plus en plus d’espaces verts, ils ont augmenté d’1/3 en 30 ans : on plante, on recrée la forêt, les bancs de fougères, souvent, d’ailleurs, avant que les édifices soient terminés : ainsi, lorsqu’on s’installe dans un nouveau quartier, parcs et jardins sont déjà présents… Dans le centre touristique, les vieux hôtels traditionnels, le Rendez Vous, Capitol Building, sont en cours de restauration, conservant le joli cachet suranné du quartier colonial.

C * Les Asiatiques commencent à vraiment s’inquiéter de la Crise européenne (laquelle leur paraissait une extravagance un peu lointaine) car elle commence à avoir de sérieuses répercussions chez eux, sur les échanges commerciaux, les vols longs courriers. La Chine exporte, certes, mais elle importe aussi beaucoup, et annonce-t-elle-, le fera de plus en plus (1, 4 trillions de dollars cette année). Le ralentissement européen induit une baisse de croissance en Chine (ramenée à 7,2 pour 2012 ) ; il en sera de même pour la Corée, Singapour, et le Japon qui s’énerve, car ses difficultés intérieures le mettaient déjà mal en point. (Lire les éditoriaux Bloomberg à ce sujet).

D * Le coût de la vie a augmenté très notablement depuis 5 ans : l’inflation chinoise draine derrière elle ce phénomène général : les transports, le MRT, les taxis, la nourriture, les taxes, les restaurants… Par contre le logement, les voitures sont plus abordables. Singapour a la réputation d’être une ville opulente, ce qui est vrai : il y a cet étalage de luxe et de beauté, cette ambiance de fête permanente, ces incitations à toujours dépenser. Mais il y a aussi beaucoup de gens modestes à Singapour, de « petites gens », silencieux, souriants, travaillant avec dévouement : ils vivent correctement, ont un logement convenable, de quoi se nourrir et s’habiller, d’envoyer leurs enfants à l’école. Comme toutes les villes riches, Singapour offre beaucoup de loisirs gratuits, d’assistance ; les associations caritatives sont nombreuses, vigilantes, puissantes, à l’anglaise ou à l’américaine. Ces gens contribuent, sont même « l’âme » de l’ambiance de la ville : ce sont eux qui la rendent impeccable, qui nettoient, balaient, jardinent sans trêve ; remettent en état sans se lasser tout ce que les touristes détériorent ; ils sont les souriants et innombrables vendeurs, serveurs, caissiers des magasins, les tondeurs de pelouses, les tailleurs de parterres, les attentifs acteurs de la « maintenance » des innombrables ascenseurs  et escalators qui tapissent la ville. Singapour ne connait qu’un taux de 3% de chômage ;  Par ailleurs, dès l’école secondaire pratiquement tous les étudiants travaillent, souvent à des postes de responsabilité : on trouve souvent des caissières de 15 ans, des surveillants de magasins de 16 ans ; l’employeur leur assure un contrat (assez précaire) mais pour lequel il n’a aucune charge, puisque l’étudiant est couvert par son assurance scolaire ou universitaire. Dans le budget de la ville-état, deux postes énormes : l’éducation  qui ne se limite pas au savoir mais englobe, la courtoisie, le respect d’autrui et des institutions, la tolérance des autres communautés et la santé, véritable obsession singapourienne avec de très belles performances. Le résultat est l’accroissement considérable du nombre de vieilles dames très en forme… comme partout.

E * Les Chrétiens sont très nombreux à Singapour : chrétiens de tous poils : catholiques, bien sur, orthodoxes (l’église la plus ancienne est celle de la communauté arménienne), les anglicans, les méthodistes et autres innombrables obédiences protestantes : l’euphorie de Noël gagne toute la ville dans un délire de chants, de chœurs, de crèches, d’offices, de rassemblements pieux ; « Christmas is love » voit-on partout : en fait Noël n’est plus vraiment la fête de l’enfant Jésus, c’est une sorte de fête de fraternité, où l’on mélange un peu tout : les rituels britanniques, les manies nord américaines avec les soap rengaines de Bing Crosby et Dean Martin « let it snow », « white christmas », et les cantiques les plus purs : « les anges dans nos campagnes » et l’étonnant « minuit chrétien » que je n’ai jamais tant entendu qu’à Hong Kong… Les bonnets rouges clignotants, les bois de rennes sur la tête des serveurs et des employés de banque, les sapins, les illuminations : il y a même des concours ; les crèches vivantes aux coin des carrefours, dans les endroits les plus inattendus (à Serangoon ou Selegie, pourtant indiens). Bien sûr, tout cela accompagné de gigantesques opérations commerciales, et des « soldes de Noël » qui précèdent d’ailleurs les « soldes du Nouvel An ». Mais l’ensemble reste tout de même dans une foi assez éblouissante en l’innocence et la gaité d’une croyance commune : celle de l’amour du prochain, ou du moins de son voisin. C’est aussi une fête des enfants et de la musique : chaque école, chaque université produit sa chorale au City Hall, chaque soir, tout le mois jusqu’au 25 décembre.

Mais  en fait, ce qu’on ne dit pas, c’est que l’on s’entraine pour le « Nouvel An Chinois » qui aura lieu un mois plus tard ….

 

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