La Triennale 2012 au Palais de Tokyo : un état des lieux de l’art contemporain par Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Institut

La réouverture du Palais de Tokyo le 20 avril et l’exposition de la Triennale 2012 qui y figure sous le titre d’Intense Proximité jusqu’au 26 août, sont d’abord de grands moments d’architecture. Continuant leur premier travail de 2002, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal ont utilisé, comme ils en ont l’habitude, un budget limité pour transformer la misère de ces lieux abandonnés en une suite de grands espaces ou circule une lumière zénithale, les accordant ou les opposant, les prolongeant sans les répéter. Ils ont fait vivre cet ensemble, prêt à de nouvelles extensions, tout en restant « fidèle à l’esprit des lieux ».

Daniel Buren a peint ses bandes sur le fin grillage qui entoure l’exposition, avec autant d’élégance et de discrétion que les deux architectes qui ont rénové le bâtiment…

Précédée d’un exceptionnel environnement médiatique, la Triennale s’était placée, sans se soumettre aux règles des générations ou des écoles, sous le double signe de la proximité avec les arts premiers, allant même jusqu’à l’ethnologie et la mondialisation, selon Philippe Dagen.

Mais ces mots n’ont rien de nouveau.

Gauguin s’était exilé en 1891 ; Picasso avait peint Les Demoiselles d’Avignon en 1907 et, même si Claude Levi-Strauss a droit à un panneau au Palais de Tokyo, il suffit de relire les Tristes Tropiques et L’anthologie structurale pour comprendre qu’il a toujours refusé toute influence sur les arts plastiques de son temps. Ce serait plutôt à Jean-Hubert Martin qu’il faudrait rendre hommage aujourd’hui, puisque, conservateur du Musée national d’art moderne, il avait osé y montrer, mais sans grand succès en 1989, dans Les Magiciens de la Terre, des artistes vivant dans les cinq continents.

Mondialisation ? mais elle a existé depuis plus de cent ans et si les centres d’art se sont multipliés, les plus anciens ont gardé toute leur influence.

Non, ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, c’est le poids de l’argent, l’importance des surenchères dont sont l’objet les œuvres d’art, sans toujours de rapport avec leur qualité esthétique, le fait que peintures et sculptures appartiennent autant à la Bourse qu’au monde de l’art. Dans le contexte actuel, devenu économique, leur prix d’achat sert malheureusement aussi pour classer artistes et musées.

N’allez donc pas chercher à la Triennale un guide, des directions ou de nouvelles voies. Il s’agit, dans un accrochage  pas toujours facile à suivre, d’un état des lieux. Vous vous y perdrez peut-être, mais n’en restez pas là, revenez, retournez-y, achetez le catalogue qui deviendra sans doute un bon document de l’état d’un certain art en 2012.

Une des meilleures œuvres exposées est historique, la trentaine des dessins de Wilfredo Lam, sous le titre des Carnets de Marseille, apportant un double témoignage, celle de l’étroite proximité qui a pu s’établir entre les origines métissiennes de Lam et le surréalisme d’André Breton qui lui confiait l’illustration de son poème Fata Morgana, et celle de ces années 1940-1941, ou bon nombre d’intellectuels attendait dans la villa Air-Bel un bateau pour échapper à la politique du Reich.

Ensuite vous retrouverez un certain nombre de ceux que vous avez déjà vus sur les cimaises parisiennes. Sarkis a pu disposer pour ses Trésors de guerre de trois murs conjoints aussi grands que ceux dont il avait profité au Centre d’Art contemporain d’Ivry, avec toujours comme prises de guerre volées, un paysage de Friedrich, le Cri de Munch et les pieds du Christ de Grûnwald, réunis par une ligne brisée fluorescente. Annette Messager fait gonfler par des ventilateurs une robe, une chevelure, « un sac de plastique coloré comme une fleur qui s’envole », un voile de mariée, sorte de « danse macabre » à la fois « grave et légère ». Claude Closky aligne cent collages de format identique, images de la mort, survenue dans des conditions différentes. Dans une vidéo, Odradek, Adel Abdesssemed montre un groupe de femmes, masquées, dansant, leur corps recouvert d’une laine de chameau, et se déshabillant en décousant cette voilure : il n’aura pas oublié cette part d’érotisme dans les quatre christ de Décor.

 

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Dans cette Triennale ont été très recherchés des artistes qui viennent d’ailleurs et c’est sûrement là que nous avons tout à découvrir.

Né et vivant depuis 1921 en Croatie, Ivan Kozarix travaille toujours sur des séries toujours incomplètes mêlant croquis, œuvres recyclées ou accomplies, mais mettant toujours l’accent sur le geste créatif et mettant en valeur formes et couleurs sur lesquels il s’inscrit.

Née en Roumanie en 1926, Geta Bratescu est elle une nouvelle Louise Bourgeois ? Sa double série Vestigini de 1978 et la règle du cercle (1982-1985) semble le prouver : dans la première les tissus effilochés s’accordent en accords chromatiques et dans la seconde la petite musique autour de la série des cercle continue à se faire entendre malgré la violence des accords que Sarkis fait résonner dans les trois murs qui les bordent.

L’abstraction n’appartient pas seulement au monde occidental et David Hammons africain-américain, dans Stone with hair de 1998, fait d’une grande pierre ovale avec des cheveux ramassés d’un coiffeur de Harlem, un portrait ou un masque africain.

L’érotisme est aussi là, et on aurait souhaité que celui d’Ewa Partum, et plus encore que l’œuvre de l’italienne Carol Rama, à la fois inspirée du surréalisme et de l’Arte povera, ses pneus sur toile soient confrontés aux clichés plus agressifs, mais peut-être plus faciles des Filles d’Amsterdam de Jean-Luc Moulène.

Enfin deux thèmes reviennent toujours dans cet art d’ailleurs, les débrits et la mort.

Né au Ghana, travaillant au Nigeria, El  Anatsui a créé de grandes compositions, comme celle qui couvre la façade du Musée Galliera, où ont été tissés des matériaux recyclés, des restes de produits de consommation comme des couvercles de liqueur.

Venant du Cameroun, partageant son temps entre son pays natal et Paris, Barthélemy Toguo a apporté au Palais de Tokyo des aquarelles du Jugement dernier, crânes humains décapités, exécutés au lavis rouge, avec des zones de pigment agglutiné, des excroissances en forme de cornes parfois cloutées.

J’ai oublié beaucoup d’œuvres et surtout l’essentiel, les énormes sculptures qui tombent du plafond, derrière la billetterie, au dessus des marches du grand escalier de l’entrée : à vous de les découvrir, ainsi que le nom de leurs auteurs, un tel état des lieux ne se décrit pas. A vous de le vivre.

Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Académie des beaux-arts

 

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