L’infatigable capitaine Marc-Joseph Marion-Dufresne (1724 – 1772 ). Par Françoise Thibaut, Correspondant de l’Institut

Lors de la guerre de Succession d’Autriche, Marion-Dufresne combat sur l’Invincible qui est capturé à la bataille du Cap Ortegal (1747).

Bien peu des rares touristes autorisés, chaque année, à embarquer sur le cargo mixte le Marion-Dufresne, connaissent l’origine de ce nom, porté par un marin aussi intrépide que curieux, qui termina ses riches explorations des mers du Sud tué, puis mangé par les Maoris de Nouvelle Zélande en 1772.

Marc-Joseph Marion-Dufresne est originaire de Saint Malo, où il a été baptisé le 22 Mai 1724. Il appartient à une famille nombreuse ( fratrie de 8) mais aisée d’armateurs et négociants : son père Julien a fait plusieurs longues navigations, dont une jusqu’au Pérou, d’autres en tant que capitaine corsaire vers 1705; après 1725 il ne navigue plus mais organise des armements vers la Guinée et les Antilles.

Marc-Joseph est embarqué en 1735 pour la première fois – il a donc 11 ans – pour Pondichéry, en tant qu’enseigne ad honores sur un navire de la Compagnie des Indes, le Duc de Bourbon ; ce type d’engagement très recherché est réservé aux familles honorables des professions maritimes qui sollicitent pour leur progéniture un engagement dans la Compagnie. Ensuite, en raison de la guerre, la Compagnie interrompt ses armements, mais Marc-Joseph sert sur plusieurs navires armés pour la course : il est lieutenant à 20 ans, en 1744 . Un autre malouin, le capitaine Richard Butler, au passé mouvementé, très engagé dans le mouvement jacobite (lequel soutient Jacques Stuart contre Guillaume de Nassau puis les Hanovre après la révolution de 1688), l’engage alors : le contrat est à la fois politique et très maritime : en effet, plusieurs expéditions ont échoué pour aller quérir en Ecosse  le prince Charles Edouard Stuart. En 1746 Marc Joseph Marion-Dufresne commande le  Prince de Conti et vient de s’illustrer dans de brillants combats maritimes rapportant 9 navires britanniques prisonniers. Butler s’adresse à lui : le roi de France – Louis XV – engagé dans la guerre de Succession d’Autriche et vainqueur à Fontenoy, est d’accord : tout ce qui peut affaiblir les Britanniques et les Hanovre est favorable. L’expédition réussit : Marion-Dufresne ramène à son bord le précieux Stuart : en récompense il reçoit un brevet de lieutenant de frégate dans la marine royale daté du 21 octobre 1746. Il a 22 ans.

L’année suivante, il sert en tant que capitaine en second, sur L’Invincible, une des 6 unités  chargées de rejoindre et délivrer Pondichéry sous la pression des Anglais. Mais l’expédition est attaquée le 14 Mai et vaincue au terme d’un rude combat . Capturé, fait prisonnier, Marion-Dufresne, rapatrié à Plymouth, est rapidement échangé, et débarque à Saint Malo dès Aout 1747.

La Paix est rétablie : il reprend les activités de commerce maritime de sa famille vers les Antilles, le Sénégal et la Martinique, puis se ré-engage auprès de la Compagnie des Indes en 1752: Il appareille de Lorient sur le Montaran en décembre 1753 pour Pondichéry et Canton.

Jusque là, rien qu’un parcours certes brillant et rapide, mais des plus classiques : ce voyage  va changer son destin :

Commandant en second sous les ordres de Jean Baptiste d’Après de Mannevillette, auteur du Neptune oriental, donc mathématicien et astronome, spécialiste du calcul des longitudes, Marion-Dufresne apprend beaucoup, est très bien noté, et fait l’expérience de la dangereuse navigation dans le détroit de Malacca.Ce périple a également une mission d’exploration le long des côtes de l’Angola, afin d’y envisager un établissement. Le rapport est négatif mais Marion-Dufresne a pris goût à ce genre d’expédition.

De retour en France, il prend le temps de se marier (avec la fille d’un négociant de port) et de s’établir à Lorient. La guerre reprend en 1756 et Marion-Dufresne est chargé de commander pour la Compagnie une escadre de 6 navires marchands depuis une frégate de guerre La Diligente : il débarque des troupes à Pondichéry en octobre 1757, puis se replie à Port Louis (Maurice) pendant la mousson ; l’océan Indien le voit défaire plusieurs unités britanniques ; il est noté « extrêmement intelligent, bon manoeuvrier »,  promu capitaine de vaisseaux de la Compagnie en février 1759, et reçoit la Croix de Saint Louis ; il a 29 ans.

Infatigable, il prend alors le commandement de La Licorne, frégate de 30 canons, en 1761, sur laquelle, à la demande du roi, la Compagnie des Indes embarque une expédition de savants et astronomes destinée à observer le passage de Vénus entre le soleil et la terre, prévu de longue date : en route pour Pondichéry, le navire doit déposer gens et instruments sur l’ile Rodrigue : A cette occasion, le chanoine Pingré, astronome célèbre, auteur d’un almanach nautique, correspondant de l’Académie des Sciences, bavarde longuement avec Marion-Dufresne, lui communiquant définitivement le virus de l’exploration maritime. Ensuite, le vaillant capitaine procède à plusieurs voyages commerciaux vers Batavia (port neutre), les Mascareignes, rentre 2 fois en France, ce qui l’occupe jusqu’en 1767.

Marion-Dufrene décide alors de s’établir en Ile de France ( Maurice) où il acquiert 200 hectares, y fait venir sa famille. La Compagnie le nomme « inspecteur du commerce » dans l’Océan Indien. Parallèlement, il propose au ministre de la Marine, le duc de Praslin, un « projet d’exploration secrète » destiné à reconnaître l’archipel des Seychelles, d’en établir la carte et d’y prévoir un établissement. Il arme également à ses frais une mission le long de l’Afrique occidentale afin d’acheter ivoire, or et esclaves. Un rapport de 1769 le note « excellent officier, bon manœuvrier, bon pacotilleux, indiscret, sans principe ni retenue, mais brave ». Le ministre accède à ses propositions, lui confie la gabarre la Digue qui convient bien à un voyage d’exploration : Marion-Dufresne, rentré en France pour préparer le périple, appareille de Lorient en janvier 1768 . Toutefois, atteint du scorbut, il devra laisser le commandement à un autre officier, Jean Duchemin, qui s’acquitte parfaitement de sa mission, observe plantes, insectes et animaux, , découvre des îles qui portent encore le nom qu’il leur donna : Praslin, la Digue, Félicité, les Sœurs, Cousin, Cousine… et rapporte les premiers exemplaires du « coco de mer » en métropole.

Sa santé retrouvée, l’insatiable Marc-Joseph imagine une nouvelle aventure : excellent marin, bien en cour, féru des nouveautés scientifiques, mais aussi commerçant très actif, sa curiosité est éveillée par l’accostage à Port Louis du Brisson, lequel ramène en Polynésie le Tahitien Ahu-Toru qui avait accompagné Bougainville en France et auquel le célèbre circumnavigateur avait promis le retour au pays. L’intendant Poivre a des instructions très précises et le devoir d’organiser la suite du voyage :

Marion-Dufresne propose de l’organiser – en grande partie à ses frais – en combinant le retour de Ahu-Toru, l’exploration du sud des Océans Indien et Pacifique au delà des 45° de latitude sud afin de repérer un éventuel continent inconnu, la reconnaissance du littoral de la Nouvelle Zélande aux fins « de profits de pêche », et, enfin, la poursuite de la recherche vers le détroit de Torrès et Timor d’un endroit « propice à l’établissement d’un comptoir commercial ».

Poivre est d’accord, informe le ministre et met à la disposition de l’entrepreneur-marin une flûte de 450 tonneaux le Mascarin ; Marion-Dufresne affrête de son côté la frégate Marquis de Castries qu’il confie à Julien Crozet avec lequel il a déjà navigué . Les 2 navires appareillent de Port-Louis le 18 octobre 1771, trois mois avant l’expédition commandée à Kerguelen dans le but de trouver un éventuel « continent austral ».

Ahu-Toru décède de la variole (sans doute contractée à Port Louis) le 6 novembre au large de Madagascar ; il n’est plus nécessaire de remonter jusqu’à Tahiti, aussi Marion-Dufresne informe le ministre qu’il fait route au Sud-Est, sous les 40° : il découvre des îles : Crozet, celle qui -maintenant sud africaine – s’appelle « prince Édouard » après qu’il l’eut baptisée Terre de la Caverne.

Une avarie assez sérieuse oblige, en janvier 1772, à trouver un abri, puis un épais brouillard gène la lente reconnaissance de poussières d’iles, sans que l’on parvienne à détecter un véritable archipel . Fin janvier, l’expédition est géographiquement assez proche de celle de Kerguelen : peut-être Marion-Dufresne a-t-il découvert les Kerguelen avant Kerguelen !

En février, à l’initiative de Crozet, on oblique à l’Est et le 3 mars on est en vue de la terre de van Diemen (Tasmanie), 130 ans après ce dernier. L’escale est pittoresque, amicale avec les insulaires ; on fait de l’eau et des fruits frais. Plus loin, les autochtones accueillent avec des lances et des sagaies, ce qui amène à en tuer quelques uns.

Marion-Dufresne traverse la mer de Tasmanie et longe les côtes de l’Ile nord de Nouvelle Zélande, leur donne des noms français sans savoir que Cook a déjà procédé à cet inventaire et ces baptêmes en 1769. Il aborde la Baie des Iles, noue des relations amicales avec les Maoris locaux, remarque leur parenté linguistique avec les tahitiens, fait beaucoup d’observations, établit 3 camps, préludes dans son esprit à un « comptoir » plus sérieux. Mais les choses se gâtent : on fait la fête le 8 juin, mais un petit groupe de matelots en reconnaissance ne rentre pas : Marion-Dufrene descend à terre avec un groupe d’hommes et ne revient pas : le 12 juin, il est certain que l’intrépide commandant a été massacré : la troupe est envoyée à terre, punit, exécute quelques Maoris, incendie un village après avoir trouvé les restes d’un repas cannibale. Il est impossible de rester dans ces conditions, décrites avec précision dans le journal de bord, et l’expédition appareille le 12 juillet, sous le commandement de Crozet et de son second  Ambroise Le Jar de Clesmeur. Tous deux ignorent quels étaient les réelles intentions du disparu : les officiers réunis en conseil décident de continuer à remonter la côte et de rejoindre la route du nord « sans chercher des terres éloignées » : ils doublent ainsi l’ile Rotterdam des Tonga, relâchent aux Mariannes. La navigation est lente, difficile, les cas de scorbut se multiplient. Le 23 août, les 2 unités franchissent l’équateur, obliquent vers l’ouest, relâchent à Guam ou le gouverneur espagnol fournit eau fraiche, vivres et soins ; il donne aussi un pilote pour conduire les 2 navires jusqu’à Manille « où on tire quelque profit des cargaisons embarquées« : les 2 navires et les hommes remis en état appareillent à la fin de l’année et rejoignent Port Louis sans encombre en avril 1773.

Le ministre, et les autorités trouvent les résultats de l’expédition bien décevants : pas de continent austral, seulement d’arides poussières d’iles, au climat peu attrayant et à la végétation sans intérêt. Sur le plan commercial c’est un coûteux échec : la cargaison s’est mal vendue, il reste 400.000 livres de dettes, notamment les salaires des membres des équipages et les frais de réparations : l’affaire trainera jusqu’en 1788.

La mort tragique de Marion-Dufresne, qui voulut faire cohabiter exploration et spéculation commerciale, ajoute à la désillusion et montre l’impossibilité d’une installation durable dans des terres aussi hostiles et éloignées. Sans doute cette aventure est-elle la dernière des « expéditions de découverte » telles qu’elles furent menées par la plupart des Marines occidentales des XVIIème et XVIIIème siècles.

Marc-Joseph fut un grand marin, intrépide, peu délicat, sans doute trop tourné vers ses propres intérêts ; mais nous lui devons les premiers relevés sérieux de ces îles perdues des « Quarantièmes rugissants ».

Le Marion-Dufresne assure 3 à 4 fois par an depuis la Réunion, le ravitaillement des îles Crozet, Saint Paul, Amsterdam et l’archipel des Kerguelen. A la fois cargo, paquebot et pétrolier, il assure la relève des personnels, du courrier,  approvisionne en fuel, vivres et matériels . Pourvu d’une plateforme d’hélicoptère il permet de rallier les terres où il est impossible d’aborder. Il assure également des recherches océanographiques pour l’Institut Paul-Emile Victor. La navigation dans ces zones australes est souvent périlleuse. Les communications modernes ont bien amélioré et simplifié les missions et le séjour. A 12.700  kilomètres de Paris et 3.300 de la Réunion, ces iles sont  l’ultime France.

On lira avec intérêt et gourmandise :

* le dictionnaire des marins français, Etienne Taillemitte, 2002

* les explorateurs français du Pacifique, John Dunmore, 1978

* l’arche des Kerguelen, JP Kauffman, 1993

* Aussi : de nombreuses publications en langue anglaise, en Australie et Nouvelle Zélande dont An officer of the blue : Marc-Joseph Marion-Dufresne, South Pacific Explorer par Edward Ducker, Melbourne 1993 ;

Le journal de voyage de Marion-Dufresne a disparu, mais nous avons celui de Crozet et celui de Roux, son second  (A.N. Marine, 4 JJ 128, 142)

L’hotel Marion-Dufresne, résidence de Marc-Jospeh, a été détruit par les bombardements de 1944 ; les boiseries du salons d’abord  démontées en 1931 et vendues aux Etats Unis, ont été rachetées par la ville de Saint Malo et ornent désormais le bureau du maire.

F.T. septembre 2012

Les chroniques de Françoise Thibaut sur Canal Académie

Tags: ,

Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *