Qui est Quoy ? Un correspondant des académies trop méconnu !

Qui se souvient de Jean-René QUOY, médecin de la marine, naturaliste, qui accomplit entre 1817 et 1829 deux circumnavigations, rapportant un nombre incroyable de spécimens, continuant ainsi l’œuvre de René-Primevère Lesson ?

Il eut pourtant son heure de notoriété, par la publication de ses travaux, sa première élection en tant que correspondant de l’Académie de médecine ; puis, peu après une Légion d’honneur bien méritée, il fut également élu membre correspondant de l’Académie des Sciences.

Donc, qui est Jean-René Quoy, héros oublié d’une des dernières grandes aventures de la marine à voile, encore dans la tradition du savoir de ces Lumières, pluridisciplinaire, insatiable et aventureux ?

Mais il est un héros sage et un peu froid, discipliné, qui n’aime guère parler de lui même et ne se livra à aucune facétie ; c’est peut être la raison de cet injuste oubli.

Jean-René Quoy est né le 10 novembre 1790 à Maillé en Vendée ; il fut le seul de ses quatre autres frères à pouvoir être baptisé , car les suivants, nés pendant la Révolution ne purent l’être. Le curé de la paroisse, réfractaire au serment républicain fut guillotiné à La Rochelle. Voilà une petite vie qui ne commençait pas dans un contexte bien favorable.

Judicieusement, ses parents envoyèrent leur rejeton à la campagne, chez une tante, à Saint Jean de Liversay. C’est là que Jean-René fut élevé, dans ce village auquel il resta toute sa vie très attaché et où il se retira les 10 dernières années de sa vie, avant de décéder à Rochefort en juillet 1869.

Il appartient à une famille de médecins, d’origine nivernaise, mais établie dans cette région d’Aunis depuis plus d’un siècle. A l’âge de 6 ans il est pensionnaire à Marans, chez un instituteur fort correct, qui l’emmène aux fêtes républicaines, dont il restera très marqué. Le Consulat et Bonaparte, en 1799, ramènent la tranquillité, et la famille se regroupe à Saint Jean. Dès l’âge de 9 ans, son père l’initie à quelques actes médicaux : il aide aux saignées, apprend les plantes médicinales ; ce père si passionné de son métier lui raconte sa vie d’étudiant, le bonheur de soigner et guérir.

La famille est nombreuse : 6 enfants ; la mère très occupée, le père absorbé par sa clientèle. Un curé revient au village, mais comme les Quoy occupent l’ancienne cure, il prendra ses repas chez eux en attendant d’être correctement logé. L’enfant est plutôt livré à lui même, lit beaucoup, notamment les humanités classiques, Ovide, Virgile, découvre la religion dans une Vie des Saints appartenant à sa mère.

Notables de province, ses parents « reçoivent et sont reçus » ; il s’habitue ainsi aux mœurs nécessaires pour être à l’aise dans « la bonne société » de son temps.

Il a bientôt 16 ans. Son père le destine à la médecine ; mais comme il n’y aura pas assez d’argent pour aller faire de longues études de médecine civile à Paris ou à Bordeaux, Jean-René opte pour la médecine navale : il est admis à l’école de chirurgie de Rochefort en novembre 1806, bénéficie de quelques protections et des cours du pharmacien en chef Jean-Baptiste Bobe-Moreau. Dès le 24 août 1807, il est nommé « chirurgien en chef de 3ème classe » et embarque en novembre sur la corvette Département des Landes de 32 canons gardienne, en face du Verdon, de l’embouchure de la Gironde, face à l’escadre anglaise. L’hiver est sinistre, Jean-René se plonge dans les éléments de chimie de Lavoisier, afin d’approfondir ses connaissances ; cet ouvrage -écrit-il plus tard « illumine son esprit ». En 1808, la politique ayant changé, et le blocus étant installé, il rejoint son unité et fait voile vers la Guadeloupe : il découvre ainsi le mal de mer (dont il souffrira toute sa vie), et le combat naval, d’abord contre un corsaire, puis un brick britannique qui se rend après 2 heures de canonnade. Afin de réparer, on reste un mois entier à Pointe à Pitre et Quoy s’émerveille de la nature tropicale. Le retour se fait chargé de sucre et de café, et l’on mouille à Pauillac, en  janvier 1809. Au cours de cette première expérience, Jean-René Quoy a montré ses talents médicaux, sa compétence en toutes occasions ; il envoie de nombreux malades à l’hopital militaire de Blaye . Affecté à Rochefort, il sert sur le Jemmapes, se livre à ses premières dissections. En avril 1811 – il a 21 ans – il embarque sur le brick Flibustier sur lequel il restera 2 ans, à patrouiller et opérer le long des côtes d’Espagne. En 1813, il est définitivement admis dans le corps rémunéré des chirurgiens de la Marine. C’est la fin de l’Empire, la France est envahie ; ce qui ne l’empêche pas de soutenir sa thèse de docteur en médecine à Montpellier, s’y fait franc-maçon, est nommé chirurgien major sur la flute Loire qui le mène à la Réunion, dont il revient fin 1815.

Toute cela pour démontrer une formation très complète, agrémentée d’une vraie curiosité naturaliste et d’un réel talent pour le dessin. Pratiquement pas de vie privée, un caractère sociable et courtois, bon compagnon à bord, assez réservé, voire austère, avec un penchant religieux, mais aussi une belle ouverture d’esprit et un certain humour caustique. Sa vraie vie va commencer :

La Restauration reprend les explorations maritimes au long cours : Freycinet reçoit le commandement de la corvette Uranie de 350 tonneaux : Quoy est désigné comme chirurgien major, ainsi que Joseph-Paul Guimard (tous deux zoologues), et le pharmacien Gaudichaud-Beaupré désigné botaniste. A eux trois, ils représentent ce savoir encore multiple du début du 19ème siècle, cette capacité disparue à être « universel ». Il y a aussi des jardiniers, des dessinateurs. Il y aura aussi un jeune enseigne, Louis-Isidore Duperrey, et Rose de Freycinet qui accompagne son époux, après avoir embarqué clandestinement à Toulon déguisée en garçon. On embarque 126 hommes en tout, beaucoup de matériel, un microscope, un millier de bocaux de conservation, de quoi expérimenter la distillation de l’eau de mer et des conserves de légumes selon le procédé Appert.

L’Uranie appareille de Toulon le 17 septembre 1817 pour un périple qui durera 26 mois. L’itinéraire est, en lui-même, assez étonnant : sortie de Méditerranée  par Gibraltar et Teneriffe, l’Uranie traverse l’Atlantique jusqu’à Rio  où l’on reste 2 mois, ensuite, elle re-traverse l’océan pour Le Cap où on relâche 1 mois, puis visite des Iles de l’Océan Indien : Maurice, Reunion, où l’on vadrouille de mai à août. Septembre est occupé sur la côte Ouest de l’Australie, puis remontée à Timor, et cap à l’Est par les Moluques, les Célèbes et la Nouvelle Guinée . En janvier 1819, voici le tour des archipels du Pacifique : les Mariannes (Guam), les Sandwich (Hawaï), puis au sud, les Samoa. On accoste à Port Jackson en Australie fin novembre, où l’on reste jusqu’à Noël. Le gouverneur Macquarie, féru de naturalisme, facilite de longues excursions dans les Montagnes Bleues pour découvrir arbres, plantes, lézards inconnus. La corvette traverse le Pacifique sud et double le Cap Horn sans encombre le 8 février 1820.

Mais après, patatras ! c’est un mortel échouage auprès des Malouines : une partie des collections est perdue, notamment celles de Gaudichaud qui avait rassemblé près de 6.000 espèces. Après plus de 2 mois d’une attente éprouvante, les naufragés sont secourus par le  Mercury, un baleinier américain qui les transporte jusqu’à Montevideo. Là, après de longues tractations, le commandant Freycinet arrive à acheter ce navire qu’il re-baptise  La physicienne : l’expédition, qui n’a connu que 7 pertes humaines et 38 désertions, appareille le 7 juin, remonte à Rio de Janeiro où elle reste de nouveau près de 3 mois, et accoste au Havre le 13 novembre 1820.

Malgré un persistant mal de mer, Jean-René Quoy travaille sans relâche avec ses compagnons : le résultat est édifiant, malgré l’échouage : dans l’Océan Indien plus de 700 insectes ont été répertoriés ; au Brésil les récoltes de papillons sont inouïes ; en Afrique du Sud la quête des coquillages, de crustacés et mollusques inconnus ajoute aux découvertes d’arbustes, de plantes grimpantes, baptisés freycinetta, ou gaudichaudi, etc… lesquels seront bientôt acclimatés en France. Le Rapport que Quoy soumet à l’Académie des Sciences en avril 1823, où siègent – entre autres -Cuvier, Gay-Lussac, Arago fait état pour la zoologie (malgré la perte de 18 caisses) d’une moisson de 25  espèces de mammifères, 35 d’oiseaux, 45 de reptiles, 164 poissons dont beaucoup étaient totalement ignorés, des centaines de mollusques à coquille et plus de 1300 insectes. En botanique la collection de plantes séchées se monte à 3.000 spécimens dont environ 400 ne sont pas dans les collections du Museum d’histoire naturelle de Paris ; des fougères rares, des plantes médicinales et tinctoriales ont été découvertes.

A cela, il faut ajouter une foule d’observations en astronomie et physique, sur les climats, les saisons, les pluies et les rivières, l’observation des mœurs des « naturels » rencontrés en Polynésie, les dessins de Quoy et ses carnets de notes qui abondent en détails précieux.

L’expédition reçoit de vives félicitations, d’autant que les scientifiques complètent leurs communications de mois en mois ; Jean-René donne Un Journal historique des recherches effectuées et leurs méthodes ; avec Gaymard, il publie une Notice relative aux mammifères et oiseaux observés dans les îles (Annales des sciences naturelles, 1826).  Plusieurs autres publications et inventaires, individuels ou collectifs, s’échelonneront de 1823 à 1826.

En fait, l’apport  de cette expédition est si important que le projet d’un second voyage est bientôt envisagé.

A son retour Jean-René Quoy est promu chirurgien de 1ère classe, nommé professeur d’anatomie, puis élu membre correspondant de l’Académie de Médecine en avril 1824, et fait chevalier de la Légion d’honneur en mai.

Son second périple se fera sur la corvette Astrolabe commandée par Jules-Sébastien-César Dumont d’Urville (qui était le second de Freycinet sur la coquille) : elle appareille de Toulon le 25 avril 1826 avec 13 officiers et 66 hommes.  Quoy refait tandem avec Guimard (mais ce dernier, malade, débarquera à Maurice en novembre 1828 ); il y a aussi Adolphe Lesson, neveu et héritier de l’illustre René-Primevère. Tous les chercheurs appartiennent à la Marine, car depuis les déboires de Nicolas Baudin avec des civils, les expéditions n’embarquent que des membres de la médecine de la Marine. Cap est mis sur les îles du Cap Vert et Rio ; on contourne l’Amérique du sud pour arriver en Australie, à Port Jackson en décembre : Fraser, le directeur du jardin botanique de Sydney, offre plusieurs pots de plantes nouvellement découvertes, qui partent aussitôt au Museum de Paris par un bateau-courrier : ensuite c’est la Tasmanie, et la Nouvelle Zélande, où au nord, l’expédition découvre un dauphin inconnu, des cailles et des pluviers, ainsi que de nombreux mollusques et une soixantaine de plantes nouvelles, des chauves souris, des murènes à Tonga puis au Fidji. On remonte vers la Nouvelle Guinée, avec quelques perroquets et kangourous, des orchidées, une araignée géante (la mygale de Quoy).  On retourne à Hobart en décembre 1827 et c’est là que l’Astrolabe apprend que les restes de l’expédition de La Perouse ont été retrouvés dans l’ile de Vanikoro, au nord des  Nouvelles Hébrides.

On mouille sur le sîte le 21 février sans y trouver grand chose, mais on y célèbre une messe et un petit monument est érigé sur la côte. L’expédition fait route vers l’ile de Guam, avec de nombreux malades atteint de paludisme et de dyssentrie Quoy tient bon, malgré de fréquentes indispositions. On repasse par les possessions hollandaises du nord de l’Australie où Dumont d’Urville est reçu somptueusement et négocie auprès du gouverneur Merkus 2 cochons-cerfs (babiroussas), des antilopes, des serpents, des oiseaux. Ensuite ce sera l’arrêt à Batavia puis à Maurice pour y débarquer 14 malades, le contournement de l’Afrique et l’arrivée à Marseille le 24 février 1829.

Jules Dumont d’Urville prétend avoir découvert plus de 60 îles et ilots . Le bilan scientifique est remarquable, avec des cartes hydrographiques d’une grande précision, des observations physiques, astronomiques, ethnographiques et une moisson de spécimens assez étonnante : Quoy a pris soin, tout au long de l’extravagant périple, de répartir les merveilles trouvées dans des envois périodiques à chaque fois que cela était possible. La collection de plantes nouvelles et d’animaux vivants est ainsi très exploitable : plus de 6.000 planches et dessins, des carnets d’étude témoignent de l’énorme travail accompli.

L’accueil est chaleureux : l’Académie des Sciences consacre 4 séances  à l’exposé des rapports par spécialités et le rapport final est présenté par Pierre-Louis Cordier le 16 novembre 1829. Un ouvrage collectif en 14 volumes sera publié entre 1830 et 1835 comportant 5 atlas et plus de 600 planches et dessins : d’Urville y fait le récit du voyage, Lesson et Richard rédigent la botanique, Quoy et Gaimard la zoologie, Cordier l’hydrographie, Latreille l’entomologie.

Entre 1829 et 1836 Jean-René Quoy reçoit plusieurs promotions, et reprend ses cours d’anatomie à l’Ecole Navale de Rochefort. Elu correspondant à l’Académie des sciences en mai 1830, il partage son temps entre Rochefort et Paris, où il participe à la vie académique  (il trouve de nombreuses séances fort « somnolentes »), assiste, entre autres,  à la réception de Lamartine par Cuvier, à plusieurs autres, à l’évincement de Victor Hugo . Il sert 1 an à Toulon, notamment pour y éradiquer l’épidémie de choléra, puis à Brest, où il s’ennuie fort, pendant 10 ans, jusqu’en 1848 . Il devient aussi correspondant du Muséum. Cette longue patience sera récompensée, puisqu’en 1848, il termine cette carrière exemplaire en beauté, car  il est promu Inspecteur en chef de santé de la Marine.

Les changements de régime politique ont peu d’influence sur sa vie – comme pour presque tous les marins – et il est fréquemment parisien où il se mêle, avec réserve, à quelques évènements mondains. Mais il se permet aussi de bouder une invitation à diner de Napoléon III aux Tuileries. Il occupe ses dernières années de carrière à moderniser le corps de santé de la Marine, y crée un corps permanent d’infirmiers et des directeurs de santé dans chaque port. Il fait fixer une limite d’âge à la fonction de médecin ou chirurgien de la Marine, dont il sera un des premiers intéressés, puisqu’il se retire en novembre 1858.

Il décèdera en juillet 1869, habité d’une foi profonde, après avoir rédigé ses souvenirs, ce qui donne un tableau pittoresque et pince sans rire des mœurs de son époque. Sa tombe à Saint Jean de Liversay, ornée d’une mappemonde porte l’inscription « Pro sientia, bis circum ».

Voilà une vie bien sage, exemplaire et besogneuse, trop sage peut-être car oubliée de nos contemporains, peu reconnaissants d’un si grand savoir. Un mollusque et une araignée portent son nom, un timbre a été émis à son effigie.

F.T.

Retrouvez les chroniques de Françoise Thibaut sur Canal Académie

août 2012

Pour en savoir plus :

Le remarquable Jean-René Quoy, mémoires d’un naturaliste circumnavigateur par Michel Sardet, avec une belle préface d’ Etienne Taillemitte . Editions Pharmathèmes, 2009 .ISBN 978-2-914399 27-2

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