Renflouer l’épave du vaisseau « Thésée ». Par Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut

Non contente d’avoir irrémédiablement dérangé le malheureux Jean-François La Pérouse dans son repos – qu’il croyait éternel – au sein des bienfaisantes vases des hauts fonds de Vanikoro (où son bateau L’Astrolabe fit naufrage en 1788), l’archéologie sous marine, avec les puissants moyens dont désormais elle dispose, prévoit de renflouer le Thésée, vaisseau de guerre de 74 canons, coulé par les Anglais lors de la bataille navale des Cardinaux le 21 novembre 1759.

Depuis que l’homme a imaginé de pouvoir flotter sur les eaux, s’arc-boutant sur un tronc d’arbre, puis concevant  radeaux et arbres évidés, des centaines de milliers d’embarcations, de tous genres, toutes origines et toutes époques, et sans doute des millions d’individus sont allés par le fond, ensevelis à jamais sous les eaux muettes et mystérieuses de notre planète, plus aquatique que terrestre, finalement. Qu’on se remémore « …Oh, combien de marins, combien de capitaines… ». Nos ancêtres dorment ainsi, paisiblement décomposés ou grignotés par les véritables locataires des eaux, s’imaginant, dans la froide nuit sub aquatique, définitivement en paix. Las …il n’en est plus rien. La manie de l’exhumation, sous des prétextes historiques, anthropologiques, dérange la paix des âmes, l‘ultime sommeil… Finalement, bienheureux les incinérés, au moins, ils vogueront dans l’éther, sans être scannés dans des labos, rondellisés aux fins de décryptage au Carbone 14… Non que tout cela soit en soi répréhensible, ou inutile, mais cet « acharnement » est parfois choquant : on s’acharne à faire survivre, parfois dans des conditions bien dégradantes nos carcasses, et puis après, le « pas » étant sauté – souvent involontairement lorsqu’il s’agit de naufrage – on s’acharne à nouveau à immatriculer, « faire parler« , répertorier, de pauvres « restes » qui ne demandaient que la paix de l’oubli.

Pour ce qui concerne les embarcations, la frénésie du « renflouement «  a commencé  – peut-être –  avec Le secret de la Licorne d’Hergé, prémonitoire, publié en 1947. C’est au début des années 1960 que le renflouement puis la reconstitution du drakkar Wasa par les Suédois, avec les technologies nouvelles utilisables en profondeur, donne tout son éclat à cette sorte de recherche marine. Depuis, outre les très spectaculaires et médiatisées recherches sur l’épave du Titanic, par très grande profondeur, les repérages des épaves sont devenus activités privées et publiques : jonques chinoises chargées de porcelaines précieuses dans les chaudes eaux de la Mer Rouge ou celle d’Arafura, trirèmes ou bateaux de commerce grecs ou romains en Méditerranée, vaisseaux de guerre ou d’exploration des Européens à partir du 16ème siècle jusqu’à nos jours, cargos, baleiniers, paquebots d’émigrés… la liste s’allonge démesurément… Au alentours du Cap Horn des centaines de navire et des milliers de matelots reposent en ces fonds tumultueux…

Une nouvelle et savoureuse trouvaille, au terme d’explorations longues et complexes, gît dans les eaux du sud de la Bretagne :

1759 :  Après l’épuisante Guerre de Succession d’Autriche , qui dura 8 années (1740-1748), Louis XV est de nouveau engagé dans un Guerre ruineuse qui durera 7 ans  (1756 – 1763). Les causes en sont complexes, toutes les monarchies d’Europe sont engagées dans ce conflit terrestre, entre l’Autriche et la Prusse, la volonté du Tsar de reprendre des terres. Louis XV engagera 160.000 hommes.

 Mais à ces affrontements terrestres s’ajoute un conflit naval entre la France et l’Angleterre pour la main mise sur l’Inde et l’Amérique du Nord : En 1756, au début des hostilités, le Royaume Uni, déjà très dominant sur les mers, aligne 345 vaisseaux. La France seulement 63 . Cela commence par des escarmouches en Ohio et aux alentours de Terre Neuve, puis la capture de nombreux bateaux de commerce. Le conflit s’étend en Inde, au Bengale, et sur les côtes de la France : les Anglais occupent l’Ile d’Aix et Saint Malo. Le baron de Lally de Tollendal échoue à Madras en mai 1759 ; malgré une héroïque résistance de Montcalm, le Québec est pris. Lally bloqué à Pondichéry finit par capituler.

Sur les côtes françaises, il s’agit de déloger les Anglais : Par très mauvais temps, le 20 novembre 1759, entre Vannes et Saint Nazaire, dans la baie des Cardinaux, au sud de Dumet et à l’ouest de Hoedic, la bataille s’engage : Conflans commande pour les Français, Hawke pour le roi d’Angleterre, alignant 27 unités : dès le matin Le Formidable de 80 canons est pris, puis Le Héros amène son pavillon et brûle. Envoyés en renfort dans une mer de plus en plus grosse, Le Superbe et Le Thésée disparaissent : Le Thésée coule, avec ses 74 canons et 630 hommes dont son commandant, Guy-François de Kersaint, et ses 2 fils. Au soir, le vaisseau amiral, le Soleil Royal s’échoue devant Le Croisic  et Le Juste coule devant  Saint Nazaire . Les Anglais n’ont perdu que 2 vaisseaux.

C’est un désastre. La guerre navale se traîne encore 3 années pendant lesquelles l’Angleterre prend La Havane et contraint l’Espagne à céder la Floride. Le Royaume Uni réalise son rêve aux frais du Royaume de France : le Traité de Paris du 10 février 1763 confirme la perte de l’Inde (sauf 5 comptoirs), celle de la plus grande partie du Canada, l’Ohio, la Louisiane et plusieurs Antilles. L’Empire des mers britannique peut commencer : la France perd à jamais l’espoir d’être une puissance maritime.

Or, Grand événement ! L’épave du Thésée, en très bon état, enfouie dans la vase, est repérée, localisée, mesurée, appréciée sur toutes ses membrures, sa masse magnétique est connue en détail  depuis juillet 2012: elle semble renflouable !  Une Fondation est organisée ; une fois les moyens et les autorisations rassemblés, une première campagne  de fouilles devrait avoir lieu en 2013. La coque, pourrait être remontée, ainsi que les canons, et différents objets, exposés dans un musée, projet majeur pour la région Bretagne et l’histoire de la marine française.

 

 

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