« Le jour de l’Evangile » à Papeete, Moorea et autres îles pacifiques. Par Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques

Si l’on peut se demander – avec une certaine raison, connaissant son histoire – pourquoi l’Australie n’est pas devenue française, on peut aussi s’étonner que Tahiti et ses îles associées (Iles de la Société) ne soient pas britanniques. En effet, les débuts de la présence européenne furent presque uniquement anglais, si l’on excepte la brève escale de Bougainville accompagné de l’enthousiaste Commerson, créateur de la dénomination « nouvelle Cythère » et de l’idyllique première description de l’archipel en langue française. (voir la fiche Commerson sur notre Blog).

En effet, Tahiti fut découverte par le capitaine Wallis de la Royal Navy sur le Dolphin en 1767; il y trouva un peuple joyeux, très organisé, gouverné par la dynastie Pomaré. Il baptisa immédiatement l’île « King George III » en hommage à son souverain règnant. Il alla aussi à Moorea, bientôt suivi de Cook, puis de Bligh sur la Bounty en 1788 ; tout trois pénétrèrent sur les rivages de l’île par la « pointe Vénus » pour laquelle Stevenson, grand concepteur de lanternes marines devant l’Eternel et père de l’écrivain,[1] dessina l’unique phare de l’île, lequel ne fut édifié qu’en 1866.

Aucune allusion dans les récits ou livres de bord britanniques à l’escale Bougainville de 1768 ni aux observations et herborisations de Commerson !

La London Missionary Society ne tarda pas à s’intéresser à ces peuples « dépravés » et envoya bientôt un premier missionnaire, le révérend William Ebenezer Henry qui débarqua du Duff avec l’Evangile de la « vraie foi » le 5 mars 1797, accompagné de son épouse Sarah, tous deux irlandais, à la Pointe Vénus . En tout la mission comportait 18 personnes : 4 missionnaires, les autres étant des charpentiers, ferronniers, artisans et cuisiniers.

Les occupants européens  connurent de sérieux conflits avec le roi Pomaré II. William Blith revint en 1792 sur  le Providence afin d’accomplir la mission qui lui avait été confiée avec la Bounty : transporter des plans d’arbres à pain de Tahiti aux Antilles afin de nourrir à bas prix les esclaves des plantations. Il le fera scrupuleusement ; lors de la navigation vers l’Amérique, il va jusqu’à l’île de Mangareva et passe de nuit (très) au large de Pitcairn… sans savoir… A ce moment tous les mutins de la Bounty sont encore en vie.

Une première école anglaise est créée à Papetoai en 1808 mais la même année la Mission décide de se réfugier dans l’ïle d’Huhanine ; le couple Henry et leurs 4 enfants vont à  Sydney, alors en plein essor, puis revient à Moorea, à 15 milles en face de Tahiti, en 1811. Sarah meurt en 1812 et le révérend Henry, de retour à Sydney épouse Ann Shepard agée de 15 ans, puis revient dans l’île. Le premier de leurs 11 bambins est une fille, Ann,  premier enfant occidental à naître à Moorea.

Assez vite, près de 700 enfants seront scolarisés ; on éduque, on alphabétise, on habille de blanc les jeunes filles, on met des pantalons aux hommes, on parle du démon, et l’on détruit tous les signes des cultes païens. La Mission de Moorea édite en 1817 le premier livre de Gospels en Tahitien et le roi Pomaré II finit par être baptisé en grande pompe le 19 Mai 1819. Par ailleurs le Révérend William Pascoe Crook, sa femme et leurs 9 enfants, créent le premier établissement permanent sur l’île de Tahiti dans un village pourvu de rivières qu’il nomme Wilkes Harbour en l’honneur du directeur de  la London Missionnary Society ; le révérend Osmond, parent d’Henry, qui aura lui aussi une nombreuse descendance, parcoure les îles et les évangélise.

Toutefois, l’arrivée le 29 novembre 1836 de 2 missionnaires catholiques français déclanche une quasi guerre de religion à Tahiti : en effet, le pasteur protestant Pritchard, qui fait aussi office de consul, les fait arrêter, puis expulser en décembre 1837. Le gouvernement français envoie alors un bâtiment de guerre commandé par Dupetit-Thouars, lequel fait signer à la reine Pomaré IV une convention accordant séjour libre, protection commerciale et professionnelle aux Français (4 septembre 1838).

Le révérend Pritchard, furieux, fait alors le voyage de Londres pour tenter d’obtenir le Protectorat britannique mais il échoue. Finalement, plutôt à contrecoeur, la reine choisit le Protectorat français par une Convention signée le 25 Mars 1843, à l’exemple des Marquises qui ont pris cette option en 1842 afin d’échapper aux tracasseries nord américaines  ; les Gambier suivront en 1844.

De nombreux incidents suivent ; Pomaré IV fuit à Raiatea ; Victoria se plaint à Louis Philippe, demande un désaveu et une indemnité pour Pritchard ; Louis Philippe plie ; s’en suit une période troublée de rebellions maîtrisée par le capitaine Bonard. Après 1850 on assiste à une pacification progressive menée par le Second Empire, où coexistent protestantisme et catholicisme. Napoléon III annexe les Touamotou. Les Britanniques sont, à ce moment, très occupés par le développement florissant de Sydney et surtout par l’Inde. Ils délaissent ces poussières d’îles qu’ils jugent finalement peu rentables et trop compliquées à gérer.

La France envoie alors militaires et missionnaires. On passe de l’anglais au français. La reine Pomaré IV s’est installée  à Arué, dans la proximité de Wilkes Harbour proclamé capitale, et qui ne prendra le nom de Papeete (bol d’eau en tahitien) que le 20 Mai 1890 sous la Troisième République, laquelle sera la véritable colonisatrice, envoyant troupes, administrateurs civils, instituteurs et drapeau tricolore. C’est à ce moment aussi – paradoxalement – que les missions catholiques françaises se développeront le plus, beaucoup de religieux préférant ne pas s’exposer au laïcisme militant de la République en métropole. Croyant bien faire et servir Dieu ils détruiront systématiquement une grande partie de la culture ancestrale polynésienne. Le contentieux reste lourd. La reine Pomaré meurt en 1877 et Pomaré V, de santé précaire, abdique en 1880 cédant la place pour une annexion définitive par la France le 30 décembre 1880.

Le 5 Mars 1797 « Arrivée de l’Evangile » est un jour férié, célébré avec foi et enthousiasme à Tahiti, Moorea et d’autres îles,  toutes obédiences chrétiennes confondues : on y célèbre Dieu  en chantant les Gospels issus du premier livre, dans des processions fleuries, débordantes de musique . Le révérend W. Ebenezer Henry est mort à Sydney en 1859 agé de 89 ans. Il aura baptisé plus de 600 adultes et 379 enfants à Moorea ; ses nombreux descendants (plus de 200 aujourd’hui) sont partout dans le Pacifique : aux îles Cook, en Nouvelle Zélande, Nouvelle Calédonie, aux Fidji, Samoa, à Hawaï et en Australie . Ils ont écrit un livre « The spreading tree » , rendant aussi hommage à Sarah et à son fils ainé le capitaine de la Navy Samuel Pender Henry qui découvrit l’île de Rimatara

L’ « Ebenezer Church » de Moorea, une étrange construction octogonale peinte en jaune et blanc, fut la première église construite « en dur » à Moorea entre 1822 et 1827 ; et – fait piquant – le seuil de son jardinet est orné d’une énorme et magnifique pierre levée des cultes traditionnels polynésiens.

Le complexe mélange des intérêts économiques, diplomatiques, maritimes et religieux a fait que les ïles de la Société sont devenues françaises, lors des nombreux changements de mains de ces poussières disséminées dans le bleu et bel Océan Pacifique.

On pourra lire avec intérêt « les Tahitiens » de Patrick O’Reilly.



[1]  L’écrivain Robert Louis Stevenson, héritier d’une prestigieuse dynastie de constructeurs et concepteurs de phares, aborda àTahiti avec son  magnifique voilier en1888.

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