« L’éclaircie » de Philippe Sollers. Par Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Académie des beaux-arts

LE ROMANESQUE,

NOUVELLE FORME DE CRITIQUE D’ART

ou

L’ECLAIRCIE de PHILIPPE SOLLERS.

Gallimard, 2012

Ce n’est pas nouveau : Philippe Sollers a déjà beaucoup écrit, même dans ses romans, sur la peinture et, ses pages de FEMMES sur LES DEMOISELLES D’AVIGNON sont devenues des textes d’anthologie. 

Mais presque trente ans plus tard, «  quand tout est à nouveau fermé, corrompu, glauque, régressif, opaque», aujourd’hui, L’ECLAIRCIE, avec Manet et Picasso.

Je m’en tiendrai à MANET que Sollers place au centre du roman, mais la peinture n’illustre plus le texte, comme les femmes de Picasso, qui, en 1983 accompagnaient au Musée d’art moderne de New-York le parcours érotique de l’écrivain ; elle lui apporte « une lame de lumière » ;  elle l’inspire. « Et  moi aussi, après tout, je suis peintre ».

Je n’ai pas tenté de séparer ce qui appartient au roman et à la peinture, car ces  deux chemins restent souvent confondus et le vrai roman est celui du Manet d’aujourd’hui.

Quelques mots seulement du fil de l’intrigue avec trois personnages, Sollers en 2011, et deux femmes, Anne et Lucile.

 ANNE, sa sœur aînée, avec laquelle il sera élevé, reprend le thème de l’inceste ou plutôt du « désir incestueux » des FOLES FRANCAISES. Un soir, alors qu’ils avaient bu, il l’ « embrasse en profondeur, j’en frissonne encore. Le lendemain, bien sûr, rien ne s’était passé. »

Pas d’inceste, et le seul souvenir d’un baiser.

Anne, sa sœur, nouvelle image de Berthe Morisot devenue par son mariage la  belle-sœur de Manet.

L’autre femme du roman, LUCIE, ressemble plus aux autres portraits féminins que nous a laissées Sollers. Née à Bordeaux, jolie, rappelant aussi Anne, les yeux avec beaucoup de nuit, intelligente et parfois érudite, riche et divorcée, rencontrée à un dîner mondain, mais entre elle et l’écrivain, c’est immédiatement le coup de foudre, qui devient un coup de nuit, les rencontres secrètes et régulières dans un studio, rue du Bac, une communauté physique et intellectuelle.

 Que nous apportent ces trois personnages du roman  pour mieux APPROCHER MANET ?

Une couleur, une nouvelle vision de l’amour, du style, des portraits, des images de la mort, et une métamorphose des natures mortes.

LA COULEUR, «   « c’est un noir intense, sans lequel il n’y a pas d’éclairci, noir et halo bleuté. Tout le reste, robes, pantalons, bijoux, répondrait à ce noir, nudité comprise.

Noir ou halo bleuté : le noir, qui arrête la vue, comme le noir des Portraits de Berthe ou le noir transparent qui entoure les figures pour les sortir de  l’infini dans Le Balcon ou  ou La Chanteuse des rues. Noir plan ou noir couleur.

La preuve ? poursuit Sollers : «  dans les lèvres, la bouche, la langue, la salive, le souffle. C’est en s’embrassant passionnément et longtemps, qu’on sait si on est d’accord.  Le long et profond baiser, voila la peinture. »

Le baiser avec Anne, les baisers de Lucile, l’absence de baiser avec Berthe, nouveaux aspects de l’amour physique, qui n’est plus celui de FEMMES ou des FOLIES FRANCAISES ,et Sollers rejoint Manet dans cet AMOUR PRECIS, sans rien d’idyllique, ni de morbide. Les femmes qu’il a préférées?  celles qu’il a peintes, les femmes les plus exceptionnelles de l’histoire de la peinture,de Victorine à Suzon,  grande déesse du temps chez lez morts vivants.

LE STYLE  de Manet, ni classique, ni moderne, le grand style, assez proche de celui de Sollers, « l’intelligence », disait Picasso, « le plus de concision possible » conseillait Manet, « agissez par réflexe, restez maître de faire ce qui vous amuse,(…), soyez spontané, immédiat, en état de traduction simultanée, inattendu., parfois d’une indifférence active, sans jamais mentir. » Il faut écouter Mallarmé décrivant Manet se précipiter sur ses toiles. Sollers conclut : « L’Acte spontané, est du présent pur, toujours présent, sans passé. »

LES PORTRAITS. Nous avons assez écrit sur les femmes, pour mettre l’accent sur un  portrait d’homme, celui de  Mallarmé, tel que le décrit Sollers « Manet, quand il exécute le portrait de Mallarmé, sait exactement ce qu’il veut.(…)

Assis, incliné sur la droite, cigare à la main, aile de la pensée glissant sur ce petit homme, comme un éventail ou un coup de dés. Mallarmé est là, et il PASSE.

Le Tableau, vif et bleuté, tourne la page.(…)   Elégance fermée, et puis fumée.»

LA MORT. Le christ mort et les anges : une des surprises de l’exposition de 2011

Toujours Sollers : Il est dans l’inattendu, le sien, pas celui des autres.

Si je veux être un Christ mort, je m’assois et me voila.

Même topo pour un torero mort, allongé par terre (L’Homme mort).

L’exécution de Maximilien,  qui déstabilise à la fois les admirateurs de Goya, les dévots de la commune et l’armée dans son ensemble.  C’est la première fois qu’on peint un silence de mort. La mort, maintenant, est à bout portant, elle s’administre, elle est humainement mécanique, sourde, muette, et le soldat qui, un peu en retrait, recharge son fusil n’exprime rien d’autre que son geste automatique. Même froideur, plus forte que toute indignation, pour décrire les communards fusillés dans la rue (La barricade) . La révolte de Manet est ici totale. LA MORT EST CLAIRE       

      

LES NATURES MORTES. Si Françoise Cachin, les autres conservateurs d’Orsay et André Fraigneau ont montré, depuis longtemps, l’importance des fleurs chez MANET,  Sollers met l’accent sur  une Asperge qui retrouve vie et surtout le tableau du Bouquet de Violettes, d’un bleu délavé, avec un éventail de tranche rouge et un billet pour Berthe Morisot déposé sur la cheminée du studio de la rue du Bac : il a fait monter la rue vers lui, couler la Seine dans sa direction, percer le mur du visible, provoquer en peinture un véritable big-bang, qui « habitera le studio une fois pour toutes .»

 

Dans ce court texte, j’ai, parfois trop ou pas assez,  cité Sollers, mais retournez à Orsay : vous entendrez sa voix et au retour lisez et relisez L’ECLAIRCIE.

Jacques-Louis Binet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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  1. GUENA Dominique’s avatar

    Jacques-Louis,
    Formidable préface. Vous m’avez donné envie de lire ce livre.
    Amitiés,
    Dominique

    Répondre

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