« Amphytrion », de Molière. La chronique théâtre (18) de Jacques Paugam

Etonnant et courageux Molière. « Amphytrion » n’est pas l’une de ses pièces les plus connues et les plus jouées. Et pourtant elle est particulièrement intéressante, à la fois en elle-même et par toutes les potentialités qu’elle révèle.

MOLIERE PANACHE

Jupiter prend les apparences du courageux chef de guerre Amphytrion pour séduire sa jeune épouse, Alcmène; et Mercure, celles de Sosie, le valet d’Amphytrion. « L’autre moi, valet de l’autre vous », résume fort bien le vrai Sosie. On imagine tout ce qu’une telle situation peut prêter à malentendus et quiproquos. Plaute et, plus récemment, Rotrou l’avaient déjà bien compris.

La pièce de Molière est un fourre-tout baroque, comédie, farce, grande machinerie, mais aussi drame et réflexion profonde sur la condition des hommes et des dieux.

Quand Molière écrit cette pièce, en 1667, la nouvelle version de « Tartuffe » vient d’être interdite. Et là, sous couvert de frasques divines, il s’en donne à coeur joie pour dénoncer les dérives de tout pouvoir, dès qu’il répond au principe du bon plaisir. Plutôt culotté.

LA SOLITUDE DES DIEUX

Le moins qu’on puisse dire, c’est que vus par Molière les dieux ont des préoccupations moins élevées que leur situation. Et qu’ils ne font pas preuve de grande élégance dans le choix des moyens. Quand il ne s’agit pas de cruauté gratuite ou de sadisme, comme en témoigne le comportement de Mercure : « J’aime mieux, claironne-t-il, un vice commode qu’une fatigante vertu ». A ce jeu-là, il reste en pleine forme, se faisant gloire d’un cynisme quasi pervers : « Les coups de bâton d’un dieu font honneur à celui qui les subit »…

Et tout cela pour quoi? Alcmène ne cède à Jupiter que parce qu’elle le croit son mari et non pour de particulières qualités d’amant. Certes le pouvoir du souverain des dieux lui permet, à la fin, de sauver les apparences. Mais c’est pour être renvoyé dans son Olympe où l’ennui naît, semble-t-il, lorsqu »il ne s’agit que de s’amuser, autant de l’éternité que de l’uniformité.

Et surtout, il ne peut empêcher un esprit libre de rester sur son quant- à- soi. De ce point de vue, la réplique finale de Sosie-Molière (il a lui-même tenu le rôle à sa création), résonne comme une véritable provocation : »Sur telles affaires, toujours/ Le meilleur est de ne rien dire ».

VOUS AVEZ DIT SHAKESPEARE ?

Dès les premières minutes de la pièce, Molière s’affirme comme un grand styliste, maître de l’image et des mots. En l’occurrence il est admirablement servi, dans le rôle très bref de la jeune Déesse de la Nuit, par Sylvia Bergé. Avec elle, le texte devient musique, quelque chose comme un extrait d’une suite pour violoncelle de Bach.

Mais surtout la dimension dramatique de l’oeuvre, sous les oripeaux de la farce, montre combien Molière est, quand le contexte s’y prête, proche de la furia partagée, complexe, mal maîtrisée, des âmes de Racine, la truculence en plus.

Au fond, il s’en est fallu de peu que Molière ne soit notre Shakespeare. Cette pièce le laisse entrevoir : lorsque Molière choisit ainsi de mêler tragédie grecque et farce symbolique, il en a la puissance, la complexité et la profondeur.

LA VIE INTERIEURE DES MOTS

Il faut dire que tout, dans ce spectacle de la Comédie-Française -mise en scène, scénographie, jeu des acteurs etc…- concourt à l’excellence de la représentation.

Dans sa mise en scène, Jacques Vincey a su associer simplicité et grosse machinerie de la farce, façon Foire du Trône; gravité et poésie, fantastique; tout en faisant en sorte que nous restions témoins, presqu’acteurs, du drame vécu par Amphytrion, Alcmène et Sosie, dupés par les dieux.

La distribution est excellente. J’ai déjà évoqué la courte apparition de Sylvia Bergé. Je voudrais, sans que cela n’enlève rien à la performance de tous les autres, souligner l’interprétation de Georgia Scalliet et de Christian Hecq.

Georgia Scalliet m’avait ébloui par son naturel dans « La Trilogie de la villégiature », de Goldoni. Là, elle est si simple, si présente, si sensuelle, que lorsqu’elle se sépare de Jupiter-Amphytrion, on a l’impression de les avoir vus s’ébrouer sur sa couche.

Une seule réserve. Comme deux ou trois autres interprètes- instructions du metteur en scène? -, elle accentue très pesamment parfois la césure entre les syllabes. Cà peut donner du « pa-ssi-o-nné », ou de l' »é-mo-ti-on » etc… En contradiction complète avec ce qu’elle a de si formidablement authentique.

Quant à Christian Hecq, il confirme tout ce qu’il avait révélé, à un public ébahi, à travers le personnage de Bouzin dans « Un Fil à la patte’, de Feydeau. C’est le nouveau Robert Hirsch de la Comédie-Française, la dimension-cirque en plus. Avec lui s’exprime toute la part enfantine de la farce de chapiteau. Mais sa gestuelle n’est jamais gratuite. Et il arrive à exprimer de manière exceptionnelle toute la vie intérieure des mots. Peut-être obtiendra-t-il un jour, à ce titre, un Prix Spécial de l’Académie française…

CHATEAUBRIAND TOUJOURS

Allez voir, si vous le pouvez, cet « Amphytrion ». Non seulement vous serez ravis mais vous vous direz : »Ah quand même ce Molière, je n’imaginais pas que… »

Sur le fond de la pièce, et les dérives de tout pouvoir détourné de sa finalité première, je pensais, en sortant du Vieux Colombier, à cette phrase de Chateaubriand sur l’aristocratie, au Livre premier- Chapître 1 des « Mémoires d’outre-tombe » : »L’ aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités : sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier ».

JACQUES PAUGAM

– Les émissions de Jacques Paugam sur Canal Académie

REFERENCES :

« Amphytrion », de Molière.

Mise en scène par Jacques Vincey.

Théâtre du Vieux Colombier.

Jusqu’au 24 juin.

Réservations : 0144398700/01

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PS : le théâtre, c’est la vie…

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