« ANTIGONE », de Jean Anouilh. La chronique théâtre (23) de Jacques Paugam

Il y a deux théâtres chez Anouilh : celui de notre médiocrité commune, complaisante et souffrante, dont il est l’apothicaire féroce, amer et parfois désabusé; et celui des êtres d’exception -Antigone, Jeanne d’Arc, Becket-, qui le fascinent et qui par leur élévation se condamnent à mort.

UNE AME D’ENFANT

Anouilh, le féroce, le cynique, est toujours resté un enfant n’acceptant pas que les adultes écrasent ses rêves d’un monde noble et généreux. Un enfant qui ne s’est jamais résolu à accepter comme un mystère la réalité ravageuse du mal et de notre médiocrité. Créon, à la fin d' »ANTIGONE » : « Il ne faudrait jamais devenir grand ».

UN PERSONNAGE D’AUJOURD’HUI

Pièce créée en 1944, sous l’Occupation allemande, l' »ANTIGONE » d’Anouilh n’est pas un appel à entrer dans la Résistance; c’est, de manière beaucoup plus individualiste, un hymne à la résistance.

L’Antigone d’Anouilh ne se révolte pas au nom d’un Dieu, d’un parti, d’un corps social. Non, sa révolte est personnelle. Elle veut aller au bout d’elle-même. Sans compromis : « Comprendre, toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre! » Elle est là pour déranger : « Nous sommes des gens qui posent des questions jusqu’au bout ». Elle ne laissera donc pas le corps de son frère, tout vaurien qu’il ait pu être, pourrir au soleil.

PAQUIEN JOUE  AVEC LE FEU

Autant le dire tout de suite, cette « ANTIGONE » montée par la troupe de la Comédie Française au Théâtre du Vieux-Colombier prend viscéralement aux tripes.

Mais il y a un hic, et il est d’importance. A travers sa manière de diriger les acteurs, le metteur en scène, Marc Paquien, réalise -involontairement peut-être ?- un renversement copernicien dans la perception que l’on peut avoir de cette oeuvre capitale.

On attend , humainement, une grande Antigone. On découvre un grand Créon. Bruno Raffaelli donne au rôle une dimension exceptionnelle d’humanité; un peu comme en son temps Daniel Sorano avait superbement « exaucé » le personnage de Shylock, dans un mémorable « MARCHAND DE VENISE », à l’Odéon.

UNE PETITE PESTE

En contraste absolu, Paquien a fait d’Antigone un personnage proche de l’hystérie. On est loin de Sophocle. Cette Antigone de psychanalyse semble vouloir avant tout se prouver à elle-même qu’elle est libre. Pour elle, la vie ne semble avoir de logique que si l’on va au bout de son autonomie de décision. Jusqu’à risquer la mort, la provoquer.

Comme s’il s’agissait essentiellement d’échapper à une existence ordinaire, avec tout ce que cela implique de compromis. Créon n’a pas tout à fait tort quand il accuse sa nièce d’orgueil et la traite de « petite peste ».

QUI L’EUT CRU ?

Dans cette version, Créon est, au fond, plein de sagesse, dans sa volonté de se soumettre à l’humaine condition. Il ne se fait pas d’illusions : « Nous sommes seuls, dit-il à son fils Hémon, le fiancé d’Antigone. Le monde est nul. Et tu m’as admiré trop longtemps ».

Dans ce rôle -si humain, trop humain ?- de Créon, Bruno Raffaelli est admirable de lucidité opiniâtre et douloureuse.

AMBIGU MAIS EXCEPTIONNEL

Allez-y, pour voir à quel point la perception d’un texte peut basculer à cause d’une « gueule d’atmosphère » ou non. L’importance respective des mots et de la manière de les exprimer : beau sujet de réflexion pour l’Académie française…

Allez-y également parce qu’au delà de cette représentation contestable d’Antigone, Paquien a donné à cette pièce d’affrontements une dimension épique, constamment pétrie de violence, à vivre et à mourir.

ANOUILH, CONTEMPORAIN CAPITAL

Aujourd’hui, dans cette période de crise profonde, de désarroi moral, de peurs collectives plus encore qu’individuelles, on a besoin de paroles fortes, directes, sans fioritures. Cyniques même, quand le cynisme n’est pas l’épigone du désenchantement mais le signe d’une revendication avide d’innocence.

L’univers d’Anouilh correspond tout à fait à ces tourments.

ANOUILH COMME IONESCO

Jouant à fond la carte de la sobriété et de l’épurement, y compris dans le décor, Paquien donne toute sa place à la force des mots et des images. Il nous laisse en face à face avec l’oeuvre, comme deux boxeurs sur un ring. Et on reste complètement sonné.

Dans le théâtre d’Anouilh, le roi est nu. C’est le spectateur qui a froid. Mais il en sort grandi. Plus lucide. Comme le spectateur d’Ionesco.

La vérité a ses élégances, parfois austères.

REFERENCES :

« ANTIGONE », de Jean Anouilh.

Mise en scène de Marc Paquien.

Théâtre du Vieux-Colombier.

Jusqu’au 24 octobre.

Réservations : 0144398700/01

PS : le théâtre, c’est la vie…

JACQUES PAUGAM

Les émissions de Jacques Paugam sur Canal Académie

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