« Il faut je ne veux pas », d’A. de Musset et JM.Besset // « S.E.S » : Festival « Rire avec elles » // la chronique théâtre (13) de Jacques Paugam

Il est culotté, Jean-Marie Besset, d’avoir associé dans un même spectacle une pièce de Musset, « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », et l’une de ses oeuvres, « Je ne veux pas me marier ».

Certes l’idée est astucieuse de juxtaposer deux textes dont l’argument est identique : deux couples face à la perspective du mariage, à près de cent soixante-dix ans de distance.

Certes, également, Besset n’est pas n’importe qui. Auteur, entre autres, de « Villa Luco », « La Fonction », « Ce qui arrive et ce qu’on attend », « Grande Ecole », « Rue de Babylone », « Les Grecs ». Adaptateur de Williams, de Coward, de Stoppard, de Bennett, de Hare, de Frayn. Il a été nommé six fois aux « Molières » comme « Meilleur auteur »; quatre fois comme « Meilleur adaptateur ». Il est Grand Prix du Théâtre de l’Académie française etc, etc…

Mais bon, comment soutenir la comparaison, surtout lorsque -et c’est normal- le texte contemporain est proposé en deuxième partie? L’encre du style et des sentiments anciens est toute fraîche, la comparaison d’autant plus décisive.

PARI DOUBLEMENT REUSSI

Et bien, non seulement la juxtaposition des deux pièces enrichit la perception que l’on peut avoir de chacune d’elles; mais c’est probablement celle de Besset qui s’en sort le mieux, à travers cet exercice qui montre, comme une évidence, comment de 1845 à 2012 nous avons socialement et culturellement changé de planète.

Bien sûr, les qualités de Musset sont toujours aussi évidentes : la profondeur de l’analyse, la finesse des sentiments, la grâce du style, entre autres.

Mais, en même temps, la comparaison avec Besset ne fait que souligner les ravages que pouvaient exercer, même dans un milieu cultivé, l’oisiveté et l’absence de perspectives collectives. C’est le vide ou presque, un vide très élégant certes : « Je m’ennuie à crier », dit la Marquise (…) « Je perds le talent de vivre ». Et d’éprouver parfois ce « désespoir de ne penser à rien ».

DIVERTISSEMENT AU SENS PASCALIEN

Alors, il reste, dans l’univers ainsi décrit par Musset, les charmes de la conversation, l’art de couper les cheveux en quatre et de monter en épingle, sans trop y croire, des désaccords subalternes.

Ceci, en jouant dès que possible au jeu de la séduction. Elle est bien capricieuse la Marquise, mais elle tourne admirablement autour du Comte; sans beaucoup d’illusion sur l’exercice : dans la séduction, dit-elle, « les hommes se ressemblent comme des capucins ».

On comprend d’autant mieux qu’elle fasse durer ce petit jeu avant d’accepter le mariage auquel son statut de jeune veuve la conduit quasi inexorablement, que son prétendant, bien qu’ancien hussard, est du genre sinistre et pleurnichard. Il est vrai que dans le théâtre classique, les prétendants ont souvent tendance à jouer les pleureurs éperdus. Même s’ils ne se livrent pas tous en aveugles au destin qui pourrait à leurs yeux  les entraîner.

HEUREUSE RENCONTRE

On pourrait s’ennuyer à la longue si tout ce que cela peut avoir d’un peu gratuit n’était sublimé par la comédienne qui interprète le rôle de la Marquise. Elle vient de sortir du Conservatoire National d’ Art Dramatique; elle est belle comme le jour; elle joue avec une simplicité et une élégance désarmantes; elle a un regard de feu. Retenez son nom : Blanche Leleu.

LE NOUVEAU MONDE

Lorsqu’après une remarquable substitution de décors qui fait prendre épidermiquement conscience de la fuite du temps, on se retrouve presque sans transition dans notre univers de 2012 vu par Besset, le choc est violent.

On passe d’un désoeuvrement élégant mais un peu vain au stress, à la violence du monde d’aujourd’hui, à la peur de tout ou presque : « J’ai, dit Tigrane, 30 ans, agrégée de mathématiques, des bouffées de peur ancienne qui reviennent ». L’angoisse aussi d’avoir à se projeter dans l’avenir.

Et aux échanges à fleurets mouchetés de Musset succède, chez Besset, l’escalade dans l’affrontement avec l’autre, en partant parfois de rien ou presque. Se venger, à travers le mal qu’on fait aux autres, de ses propres incertitudes, si douloureuses.

UN AUTRE MARIAGE

Le mariage, du coup, change de perspective. Avec Musset, c’est un remède ordinaire, quasi obligé et parfois prestigieux, à la solitude. Avec Besset, le mariage devient une sorte de confiscation arbitraire de l’avenir. « Qu’est-ce qui fait la valeur de cette fameuse durée », s’interroge Tigrane. L’amour toujours ? C’est bon pour Hollywood : » le couple, au cinéma, çà dure deux heures ».

Peur d’être mise en chaînes. Peur aussi de rentrer dans un carcan : « le mariage, ce n’est pas une variation libre. C’est une figure imposée ».

Finie la réalisation des fantasmes. Or, dit Tigrane, l’agrégée, « j’ai envie d’être une esclave sexuelle. « Restons, dit-elle, au malheureux Vivien, restons des animaux ».

REALISME ET CREATIVITE

Des animaux, oui, mais avec quand-même le souvenir gracieux de quelques moments d’amour libre. Telle cette admirable évocation d’un séjour fait à Prague par Tigrane et Vivien.Nous, spectateurs, nous avons presque l’impression de le vivre nous-mêmes, ce voyage. C’est qu’il y a chez Besset une acuité dans l’analyse des réalités sociales qui tient peut-être à sa formation Essec-Sciences PO. On retrouve dans son style quelque chose de la précision millimétrée, fût-ce dans l’ordre poétique, qui donne une partie de leur force littéraire aux journalistes romanciers quand ils ont beaucoup de talent, comme Kessel, Camus, Rouart et d’autres.

L’ART DES PONTS

En sortant du Théâtre de l’Oeuvre, où tant de pièces importantes ont été créées, je me disais : « au fond, ce qu’il y a de plus riche dans un bagage culturel, n’est-ce pas la capacité d’utiliser ce bagage pour établir des ponts entre les êtres, les oeuvres, les époques ? Et d’approcher ainsi, d’un tout petit peu plus près, l’universel dans toute sa diversité, sa complexité ? »

Pablo Neruda, « La centaine d’amour » :

« Al agua van tus ojos y levantan las olas »

« Tes yeux regardent l’eau, et soulèvent les vagues ».

JACQUES PAUGAM

Les émissions de Jacques Paugam sur Canal Académie

REFERENCES

« Il faut

je ne veux pas ».

Alfred de Musset. Jean-Marie Besset.

Mise en scène de Jean-Marie Besset.

Théâtre de l’Oeuvre ».

Réservations : 0144538888

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« SPECTACLES-DETENTE »

« SEULS EN SCENE »

(Cette rubrique est réalisée, sous mon autorité, par deux jeunes de moins de vingt-cinq ans : GABRIEL LECARPENTIER-PAUGAM et STANISLAS NORDIN)

FESTIVAL « RIRE AVEC ELLES »

THEATRE LE RANELAGH

OPPORTUNITÉ :

Cette année voit la création d’un festival d’humour qui met en avant la nouvelle scène féminine française. C’est une vague de jeunes talents qui a commencé, depuis ce lundi, à déferler dans la salle intimiste du Ranelagh.

L’évocation d’univers très variés devrait combler l’ensemble du public. D’autant que, grâce en particulier à la locomotive Florence Foresti, l’humour au féminin a retrouvé de sa superbe ces dernières années.

Et le « stand-up », que Jamel Debouzze et son Comedy Club ont rendu incontournable, va désormais bien au-delà du récit de son parcours par l’artiste.

PARRAINAGE :

Le parrain de cette édition est le déjà aguerri Alex Lutz. C’est lui qui a la tâche d’entourer les comédiennes qui se produisent sur scène.

REFERENCE :

C’est l’un des spécialistes les plus créatifs de l’univers des « Seuls en Scène », Gérard Sibelle, qui est Directeur Artistique de cette manifestation. Il faut l’entendre évoquer avec passion et conviction le talent de ces jeunes femmes, qui ont bien des atouts pour s’imposer dans ce milieu difficile.

NOTRE REGARD :

Dans le prochain Blog, nous ferons le point sur le déroulement de cette semaine du rire. Nous reviendrons sur les performances des artistes les plus attendues : La Bajon, Nadia Roz, Emilie Chertier et Amandine Gay, benjamine du festival.

COORDONNEES :

Théâtre Le Ranelagh

5 rue des Vignes, Paris 16

Jusqu’au samedi 24, à 20H

Réservations : 0142886440

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RAPPELS

MENTION TTB :

 -Arnaud Tsamère (cf. chronique 12)

 -Constance (cf. chronique 8 )

MENTION TB :

 -Walter (cf. chronique 8 )

 -Shirley Souagnon (cf. chronique 7)

MENTION B :

 -Arnaud Cosson (cf. chronique 10)

 -Alexis Macquart (cf. chronique 6)

 -Chris Esquerre (cf. chronique 6)

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A la semaine prochaine.

JP

PS : le théâtre, c’est la vie…

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