« Inconnu à cette adresse », de Kressmann Taylor // « Un stylo dans la tête », de Jean Dell // « S.E.S » : Caroline Vigneaux // « Vos Commentaires » : « Le Cercle des castagnettes », monologues de G.Feydeau // la chronique théâtre (17) de Jacques Paugam

Dernier rendez-vous avant trois semaines de vacances. Le temps de vous recommander deux programmes, de genre et de niveau très différents.

MECANIQUE IMPLACABLE

Le spectacle proposé en début de soirée au Théâtre Antoine, une lecture à deux voix dirigée par Delphine de Malherbe, est tiré du best-seller mondial de Kressmann Taylor, « Inconnu à cette adresse »; adaptation de Michèle Lévy-Bram.

C’est l’histoire d’une amitié viscérale bousculée, trahie, anéantie dans la montée du nazisme. Trahison immédiatement assortie d’une impitoyable vengeance.

Le livre était bouleversant. L’adaptation théâtrale donne chair à des idées et témoigne de l’intelligence du propos.

Plus que toute thèse universitaire sans doute, cette double lecture rend compte avec une précision et une force implacables des conditions sociales et politiques qui pendant quatorze années de honte et de misère ont accablé l’Allemagne et permis l’avènement d’Hitler, dans les fourgons d’un Traité de Versailles dont Jacques Bainville avait si justement perçu la portée néfaste, le qualifiant de « trop faible pour ce qu’il avait de fort ».

LE NOMADISME DES VALEURS

En écoutant vibrer cette double lecture, j’en ai personnellement tiré plus que jamais la leçon qu’il ne fallait, à aucun moment de nos vies, considérer l’humanisme comme un acquis; qu’il restait toujours à défendre, sinon même à conquérir tant est forte la propension au nomadisme des notions de bien et de mal.

PROFESSIONNALISME

Tout au long de ce spectacle, on pourrait entendre les mouches voler.

Cela est dû au texte bien sûr, mais aussi à la scénographie. Les décors et jeux de lumière sont admirables de sobriété et de beauté.

Cela est dû également à la direction d’acteurs et au jeu des comédiens.

Delphine de Malherbe et les responsables du théâtre ont chosi la formule du renouvellement mensuel de l’affiche. En janvier, ce furent Gérard Darmon et Dominique Pinon; en mars, Thierry Lhermitte et Patrick Timsit; en mai, ce seront Samuel Lebihan et Bruno Solo.

Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi avril pour vous parler de cette lecture. Car la performance de Thirry Frémont et de Nicolas Vaude, déjà présents en février, est exceptionnelle.

UN TRUBLION SOLAIRE

Je rendrai un hommage tout particulier à Nicolas Vaude, admirablement dirigé par Delphine de Malherbe qui a su maîtriser et canaliser l’ardeur de de ce trublion solaire dont la fragilité, exprimée à fleur de peau, permet de comprendre intimement comment un personnage comme celui qu’il incarne, galériste brillant, guidé par une approche d’abord spirituelle des oeuvres d’art, peut devenir sensible aux promesses de grandeur du nazisme et s’avérer capable de lâcheté essentielle.

COINCIDENCE

Les réactions graves, émues puis enthousiastes du public attestent, s’il en était besoin, de l’appétit de beaucoup d’être tirés vers le haut. Et je ne dis pas cela parce que nous sommes en pleine période électorale…

AILLEURS

Changement de planète avec « Un Stylo dans la tête », comédie présentée au Théâtre des Nouveautés. Avec Francis Perrin dans le rôle principal. Une comédie mise en scène tambour battant, comme d’habitude, par Jean-Luc Moreau.

C’est une pièce de Jean Dell qui est, à mon avis, avec Eric Assous et Gérald Sibleyras, l’un des trois ou quatre meilleurs auteurs du genre, aujourd’hui, en France. On lui doit en particulier deux pièces remarquables : « Un Petit jeu sans conséquence » et « Une Heure et demie de retard ».

DROLE DE SOIREE

La pièce est construite sur un thème aussi simple qu’efficace : un auteur de comédies à succès invite à dîner quelques amis pour leur annoncer qu’il a fait d’eux le sujet de sa nouvelle pièce. Et ils le prennent très mal. Jusqu’à ce que…

TRAMPOLINE

Dell a un sens aigu du rythme et des rebondissements. Chez lui, l’effet comique résulte souvent du contraste entre des situations originales et des réactions généralement naturelles, simples, spontanées. « Le comique , fait dire Dell à son auteur, n’est ni plus ni moins qu’un miroir grossissant (…) l’auteur est un prisme ».

Il faut entendre un standardiste de la Caisse d’Allocations Familiales raconter sa vie au travail. Certains rient jaune dans la salle…

LA VEINE FEYDEAU

Jean Dell, c’est un Feydeau pour grand public tant les ressorts de ses intrigues sont proches de ceux employés par l’auteur d’ « Un Fil à la patte ». Même inattention souveraine, chez la plupart des personnages principaux, à ce que peut être l’univers intime des autres; d’où méprises et quiproquos en cascade.

Egoïsme, souvent abyssal, donc. Et vanité. La conjonction des deux donnant ici, au coup de théâtre final, particulièrement ingénieux, une signification aussi naturelle qu’exemplaire.

MIRACLE DE L’EMPATHIE

Et puis il y a la présence de Francis Perrin, l’un des comédiens français qui créent spontanément l’empathie la plus forte avec le public.

Il confirme avec cette pièce qu’il est bien un grand acteur de comédie, comme il l’avait montré en 2008 dans la pièce de Ray Cooney, « Chat et souris », chef d’oeuvre du genre.

Mais il ne faudrait pas oublier qu’il est également capable de donner une dimension exceptionnelle d’humanité à des personnages dramatiques. Je pense, par exemple, à son interprétation, en 2005, du rôle de Kemp, dans la très belle pièce de Morris Pannisch, « Tantine et moi ». Personnellement, je ne suis pas près d’oublier l’histoire de cet homme jeune, perdu dans une vertigineuse solitude et qui abandonne tout pour se rendre au chevet de celle qu’il croit être sa tante.

PETIT BONHEUR

Revenons à « Un Stylo dans la tête ». Pour ceux qui s’en souviennent, c’est du « Au Théâtre ce soir », haut de gamme.

Ma recommandation : accordez-vos ce moment de plaisir simple. Vous ne regretterez pas ce « petit bonheur », pour reprendre la formule de Felix Leclerc.

JACQUES PAUGAM

Les émissions de Jacques Paugam sur Canal Académie

REFERENCES :

– « INCONNU A CETTE ADRESSE« , d’après l’ouvrage de Krissmann Taylor.

Adaptation de Michèle Lévy-Bram.`

Lecture dirigée par Delphine de Malherbe.

Avec, jusqu’à fin avril, Thierry Frémont et Nicolas Vaude.

Et, en mai, Samuel Lebihan et Bruno Solo.

Théâtre Antoine

Réservations : 0142087771

-« UN STYLO DANS LA TETE », de Jean Dell.

Mise en scène de Jean-Luc Moreau.

Avec Francis Perrin, Anne Canovas.

Théâtre des Nouveautés.

Réservations : 0147705276

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« SPECTACLES-DETENTE »

« SEULS EN SCENE »

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(Cette rubrique est réalisée, sous mon autorité, par deux jeunes de moins de vingt-cinq ans : GABRIEL LECARPENTIER-PAUGAM et STANISLAS NORDIN)

DECOUVERTE : CAROLINE VIGNEAUX

MENTION : TB

PARCOURS :

Aurait-elle imaginé, après des études de droit, se retrouver sur les planches ? C’est après un concours de joute oratoire, organisé entre avocats dans le cadre du Festival « Juste pour rire » de Nantes, que le déclic s’est produit. Un virage à 180° dans sa carrière, qu’elle ne veut pas regretter.

POINTS FORTS :

Sa diction, son rythme et ses intonations sont justes : le public se plaît à l’écouter. Elle sait jouer d’auto dérision à propos de son passé et de ses expériences. Son jeu de scène est très réussi : la robe est déjà loin…

POINTS FAIBLES :

Peu de nouveauté dans les personnages interprétés; un début poussif mais qui n’empêche pas le spectateur de tomber sous le charme…

MOMENT FORT :

Son « break » du spectacle où elle se met en tête de trouver celui/celle qui a eu l’indécence de ne pas éteindre son téléphone. Une vraie chasse à l’homme, jubilatoire pour le public mais aussi pour le coupable.

FORMULE :

Celle-ci, par exemple, lorsqu’elle s’attriste de la mort de son ancien compagnon, écologiste, dont l’appareil respiratoire fonctionnait à l’énergie solaire : »Le pauvre nous a quitté à la tombée de la nuit ». L’humour noir aussi fait partie de sa panoplie.

RECOMMANDATION : TB

Le pari est réussi. Caroline Vigneaux sait jouer avec la salle. Et elle est très attachante. Le verdict tombe : on réclamerait presque la perpétuité si l’ensemble avait davantage de relief. Dans l’attente d’une révision de peine, ce sera 15 ans ferme de promiscuité avec ce nouveau maître de la scène.

COORDONNÉES :

Le Petit Palais des Glaces

37 rue du Faubourg du Temple, Paris 10°

Jusqu’au 30 juin, du mardi au samedi à 20H

Réservations : 0142022717

GLP et SN

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« VOS COMMENTAIRES »

« LE CERCLE DES CASTAGNETTES », MONOLOGUES DE G. FEYDEAU

A propos de la CHRONIQUE (14) sur « LE CERCLE DES CASTAGNETTES », monologues de G.FEYDEAU, présenté au STUDIO-THEATRE de la COMEDIE FRANCAISE, avec GILLES DAVID, voici le commentaire de Madame Meg de Cornoual :

« Où est passé le cercle des Castagnettes ? Dans le charmant petit Studio-Théâtre du Carroussel et malgré toutes les qualités que j’aime chez Feydeau, non, non, je me suis ennuyée ferme! J’ai même trouvé, franchise à l’appui, que Feydeau était capable à la longue de nous endormir…

Ces monologues écrits par un écolier talentueux sont inégaux et si certains sont vraiment amusants, féroces et bien croqués, il en est dont on se passerait volontiers.

Quant au ton et au jeu un peu monotones de Gilles David, ils n’ont su, en dépit de ses pantomimes, insuffler de la magie à l’ensemble.

Ceci m’a semblé d’un autre temps et je le regrette ».

JP : d’accord, pour certaines longueurs. Mais, de mon point de vue, ce petit spectacle a deux intérêts :

–  de montrer que l’univers de Feydeau fut, dès le début, très sombre.

– de manifester l’extrême précocité de son sens de la formule, des images et de l’absurde. Franchement, connaissez-vous une phrase plus drôlement absurde que : »L’aîné des deux frères est celui qui ressemble le plus à l’autre »…?

N’hésitez pas à m’adresser vos commentaires, même très courts, sur toutes les chroniques présentées depuis la création de cette rubrique.

Voici mon adresse e-mail personnelle : jpvsh@hotmail.fr

Je compte sur votre participation.

ATTENTION : PAS DE CHRONIQUE LA SEMAINE PROCHAINE. RENDEZ-VOUS LE LUNDI 14 OU LE MARDI 15 MAI.

JP

PS : le théâtre, c’est la vie…

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