« La Voix humaine », de Jean Cocteau // la chronique théâtre (19) de Jacques Paugam

Comme je n’ai pas le temps cette semaine de faire une longue chronique et que le spectacle dont je voudrais vous parler n’est à l’affiche que jusqu’au 3 juin, je vous suggère de me faire confiance quasiment sur parole. Vous ne le regretterez pas.

YO-YO

Si vous en avez la possibilité, allez donc voir, au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, dans cet admirable petit écrin caché sous la Pyramide du Louvre, « La Voix humaine », de Jean Cocteau.

La mise en scène est de Marc Paquien, à qui on a dû récemment une version admirable, presqu' »aérienne », des »Femmes savantes »; avant un « Oh les beaux jours », de Samuel Beckett, au Théâtre de la Madeleine, beaucoup plus contestable dans sa recherche de dédramatisation, recherche ponctuée surtout d’un très banal et pesant effet d’ennui. Coup de chance, cette fois c’est du Paquien côté face, qui va à l’essentiel.

C’EST DANGEREUX D’AIMER

« La Voix humaine » : une femme est seule dans sa chambre, au téléphone. On n’entend qu’elle mais on devine à peu près les réactions de son interlocuteur, qui vient de rompre avec elle, après cinq ans de liaison. C’est leur dernière conversation.

Elle retarde tant qu’elle peut la détresse de l’ultime solitude. Elle accumule les petits riens, s’accable de tous les maux, de toutes les responsabilités ou presque, pour grappiller un instant de plus d’attention; avec le rêve de pouvoir, quelques secondes, faire comme si tout était comme avant.

TROP D’AMOUR TUE L’AMOUR ?

Lui, on sent qu’au début il assume une corvée et veut aller vite. Et puis, lorsqu’il comprend que la nuit précédente, elle a tenté de se suicider, il prend peur et se dit, fort égoïstement sans doute, attention, il faut tenter d’éviter le pire. Un peu pris dans la nasse, il la ménage, lui fait des recommandations.

Mais vient le moment où la décision de rupture prend enfin le pas sur les mots.

La conclusion que je tire personnellement de ce « monologue à deux » : il faut sans doute beaucoup de force de caractère pour accepter le don total de l’autre (« Mais mon pauvre chéri, je n’ai jamais eu rien à faire d’autre que toi »). Parce que ce don vous engage, au- delà de ce que vous pouvez souhaiter. Parce qu’il est, au fond, un révélateur, à nos propres yeux, de nos médiocrités. Et que ce n’ est pas toujours facile à supporter…

LA FEMINITE, CE TRESOR

Sur scène, Elle, c’est Martine Chevallier, formidable de fragilité, de féminité, de don de soi à son personnage, sans fausse pudeur. Elle est tellement vraie, sincère, que par moments on se met spontanément à sa place et on souffre comme elle. L’empathie du talent comporte certains risques…

Si vous allez la voir, son dernier murmure -« Mon chéri, mon beau chéri, vas-y, coupe, je t’aime, je t’aime »- vibrera longtemps dans votre coeur.

Mufles de tous les pays, mettez-vous à genoux et demandez pardon…

LA BONNE MAIN

Initiation idéale à la dimension parfois tragique de l’amour, à travers le côté roulette russe du don absolu de soi, « La Voix humaine » constitue également une bonne occasion de se persuader un peu plus que Cocteau, trop souvent prisonnier d’une image surfaite d’esthète mondain, quand ce n’est pas décadent, est autre chose qu’un bon écrivain de la main gauche. C’est un grand écrivain tout court.

Si vous avez, après cela, besoin d’une autre preuve, lisez un petit livre de lui, quasiment inconnu, « La Corrida du 1° mai »; et, en particulier, le passage concernant la mort de Manolete. Vous verrez…

***

Finalement, je m’aperçois que j’en ai dit pas mal. La passion arrache du temps au temps…

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

« LA VOIX HUMAINE », de Jean Cocteau.

Mise en scène de Marc Paquien.

Avec Martine Chevallier.

Jusqu’au 3 juin.

Studio-Théâtre de la Comédie-Française.

Réservations : 0144589858

PS : le théâtre, c’est la vie…

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