« L’Alouette », de Jean Anouilh. La chronique théâtre (20) de Jacques Paugam

« L’Alouette », la pièce de Jean Anouilh consacrée à Jeanne d’Arc, a été créée en 1953, avec Suzanne Flon dans le rôle titre. En cette année où l’ on célèbre le sixième centenaire de la naissance de la « Pucelle », la reprise de « L’alouette », au théâtre Montparnasse, dans une mise en scène de Christophe Lidon, avec Sara Giraudeau en vedette, constitue sans doute l’hommage le plus inattendu et le plus créatif de cette commémoration.

CONTRASTES

Persuadé de notre quasi unanime médiocrité, Anouilh a d’autant plus admiré les personnages d’exception -Antigone, Jeanne d’Arc, Becket- dont il a fait les héros de quelques unes de ses meilleures pièces. Mais même lorsqu’il évoque la confrontation grandeur-médiocrité, Anouilh reste très souvent fidèle à sa démarche essentielle, jouant avec férocité la carte de la dérision, allant parfois jusqu’à la grosse farce. Ainsi, dans « L’Alouette », sa manière de présenter le personnage du Dauphin, dont Jeanne d’Arc va faire un roi et qui pourtant ne le mérite guère : poltron, plus soucieux de jouer aux cartes ou au bilboquet que de gouverner. Mais au moins conscient de sa médiocrité et s’offrant ce luxe royal de le reconnaître fréquemment.

LE PIEGE

Attention, pas de contresens : la farce, chez Anouilh, c’est du sérieux; c’est sa manière d’exprimer ce que la vie peut avoir, à ses yeux, d’absurde dans la mesure où il n’y a guère de place, le plus souvent, pour la grandeur d’âme, sauf à choisir de se mettre en rupture, quitte à en mourir.

La solitude quasi sacrificielle des uns ne fait que mieux ressortir le ridicule, la bassesse, le cynisme provocant ou la haine totalitaire des autres. Dans « L’Alouette », le personnage de l’Inquisiteur fait carrément froid dans le dos. Pour lui, le grand ennemi, ce n’est pas le diable, mais l’homme lorsqu’il s’autorise -on le comprend à demi-mots- le libre arbitre : « Pour nous, la chasse à l’homme ne sera jamais fermée ».

UN SACRÉ TEMPERAMENT

La Jeanne d’Anouilh, animée par l’orgueil que ses voix lui ont inspiré, au service de la grande cause qu’elle défend, n’a pas grand chose d’une image d’Epinal, ni même de Domrémy. Elle se révèle un petit bout de femme extrêmement attachant, pas bégueule pour deux sous; culottée en diable, si j’ose dire; manipulatrice patentée, au nom de Dieu.

Sa méthode, selon Anouilh : ne jamais se laisser impressionner par sa peur. Avoir peur avant les autres, ne pas en tenir compte, l’abandonner au bord du chemin au moment où les autres commencent à en être saisis. Du panache, encore du panache, toujours du panache. Comme celui de refuser finalement l’abjuration, de préférer le bûcher à cette prison à vie, où son existence se serait délitée dans l’oubli progressif par elle-même comme par les autres de ce qu’elle avait représenté.

QUESTION ICONOCLASTE

Panache d’autant plus méritoire qu’elle a fini seule avec son Dieu, abandonnée par ce Dauphin qu’elle avait fait Roi. Seule avec son Dieu, mais aussi, souligne Anouilh, avec le soutien fidèle des pauvres gens. Pour un peu, 1789 serait, de manière subliminale, la revanche du peuple contre l’abandon de Jeanne par la monarchie…

UN MAITRE BIEN SERVI

Mais tranquillisez-vous : Anouilh, ce n’est pas du théâtre à thèse et, pour une bonne dizaine de sa quarantaine de pièces, c’est du grand théâtre : sens éminent du dialogue, du jeu des silences avec les mots, des rebondissements d’intrigue. Regard toujours original sur les êtres et les choses. Modernité de l’expression : cette pièce a donc été créée en 1953 mais on dirait qu’elle vient d’être écrite.

Il faut dire qu’en l’occurrence, Anouilh est servi par une équipe formidable et une réalisation exceptionnelle.

Le décor, avec comme pièce centrale une immense rosace, conçue par Catherine Bluwal, est d’une élégance et d’une sobriété exemplaires.

Dans sa mise en scène, Christophe Lidon a su admirablement concilier le côté bouffon et le côté révélation subtile des âmes.Celle de l’évêque Cauchon, par exemple.

UNE TROUPE QUI « S’ÉCLATE »

Et puis il y a l’interprétation. Cette troupe informelle -j’emploie le mot de troupe tant la complicité et la complémentarité sont grandes entre les uns et les autres.

Mention spéciale à Bernard Malaka pour son interprétation toute en finesse du personnage de l’évêque Cauchon qui, au fond, préférerait épargner la « Pucelle ». Malaka confirme une nouvelle fois qu’il est un grand comédien, sans doute sous employé.

Mention spéciale également à Maëlia Gentil, si naturellement, si voluptueusement et si joyeusement délurée dans le rôle d’Agnès, maîtresse du Dauphin Charles.

UNE  SARA INSPIRÉE

Et il y a Sara Giraudeau. Anouilh n’avait pas l’intention, avec cette « Alouette », de donner dans l’hagiographie sulpicienne; souhaitant simplement imaginer, sans doute, à travers l’humanité commune de Jeanne, ce que pouvaient être les ressorts de sa démarche et les pépites de son caractère. Il n’a, probablement, jamais osé espérer, lui qui était si proche des interprètes, que soixante ans plus tard une jeune comédienne lui donne un tel coup de main.

Avec ses mimiques, sa voix perchée, sa façon d’articuler les mots en remontant les lèvres au maximum, son regard si habilement naïf, Sara Giraudeau fait de Jeanne une jeune fille espiègle, quasi effrontée. Elle se permet tout ou presque; et, le plus souvent, avec le sourire : Dieu est avec elle.

Selon l’âge, on aimerait bien avoir cette Sara-là pour compagne, pour fille ou petite fille…

Restons sérieux : Sara Giraudeau avait obtenu un Molière, en 2007, avec « La Valse des Pingouins ». Personnellement, elle m’avait estomaqué, en 2009, par sa maîtrise dans « La Nuit des Rois », de Shakespeare; et charmé dans « Colombe », de Jean Anouilh déjà, il y a deux ans.

Cette jeune femme n’est pas seulement la fille d’Annie Duperey et de Bernard Giraudeau. C’est une graine de grande comédienne. Je pense qu’après ce qu’elle a déjà montré, elle constituerait une recrue de choix pour la Comédie-Française.Muriel Mayette, Madame l’Administratrice générale, qui avait hissé la Grande Maison à un niveau jamais atteint depuis au moins trois décennies, pour la deuxième fois cette année je me permets de vous suggérer un recrutement…

LA REVANCHE DU TALENT

Heureux paradoxe-Anouilh. Il aurait eu 102 ans cette année. Après un temps assez court de purgatoire, on le rejoue abondamment,et avec succès. Alors qu’il est par sa liberté de pensée, d’expression, de ton, à contre-courant d’une société où la convention, qu’elle soit de gauche ou de de droite, a fait ces dernières années un retour en force.

C’est dire que son talent nous sublime.

Allez voir cette « Alouette ». C’est, à mon sens, le spectacle le plus tonique, le plus rafraîchissant actuellement à l’affiche.

JACQUES PAUGAM

REFERENCES :

« L’ALOUETTE », de Jean Anouilh.

Mise en scène de Christophe Lidon.

Théâtre Montparnasse.

Réservations : 0143227774

COMPLEMENT RADIO

Si vous aimez Anouilh, je me permets de vous suggérer d’écouter sur CANAL ACADEMIE l’entretien que j’avais réalisé en 2010, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance d’Anouilh, avec le regretté Michel Fagadau, l’un de ceux dont les mises en scènes ont le mieux servi les textes de l’un des trois ou quatre plus grands dramaturges français du XX° siècle.

JP

PS: le théâtre, c’est la vie…

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