Obsèques de Pierre Schoendoerffer. Discours du Premier ministre François Fillon

Pierre Schoendoerffer, de l’Académie française

De nombreux académiciens étaient présents le lundi 19 mars 2012 aux obsèques de Pierre Schoendoerffer, de l’Académie française. Nous vous proposons de lire le discours du premier ministre François Fillon ci-dessous.

Il nous revient aujourd’hui l’honneur et l’émotion d’accompagner une dernière fois le compagnon de gloire et d’infortune de ceux pour qui le drapeau justifie tous les sacrifices. Drapeau vainqueur, drapeau vaincu, il nous revient d’accompagner une dernière fois l’homme qui aimait les hommes engagés, ces chevaliers des ultimes combats. D’accompagner l’homme qui discernait dans l’âme des soldats, la part de lumière et la part d’ombre où s’entremêle la vérité de la vie et de la mort. D’accompagner l’homme de culture au regard inspiré sur les déchirures du siècle passé. Pierre SCHOENDOERFFER, ce sont ses propres mots, avait de toute évidence quelque chose à dire, à nous dire. Il fut le témoin puis le peintre des sagas lointaines et décriées. Et toute sa vie de combattant, de reporter, d’écrivain, de cinéaste atteste l’étendue de son talent et la profondeur de son humanisme. S’il choisit d’abord le cinéma parce qu’il ne jugeait pas sa plume à la hauteur de son ambition, s’il choisit d’entrer au Service cinématographique des armées parce que les portes des producteurs restaient fermées, il fit de ces choix une vocation sublime. Sublime car elle servait un intérêt supérieur, un intérêt qui n’était ni le sien, ni celui de la pensée dominante, ni celui de la myopie politique qui ne sut ni éviter la tragédie des conflits coloniaux, ni célébrer l’honneur de ceux qui en revinrent déchirés par l’épreuve. Un intérêt qui s’incarnait alors en ces hommes et ces femmes à l’engagement sacrificiel, prêts à mourir sur un sol qui n’était pas le leur pour ne pas trahir les couleurs qu’ils portaient. Un intérêt qui était tout simplement celui de l’Humanité, tant le regard que Pierre SCHOENDOERFFER portait sur ces combattants qui mouraient en héros alors qu’ailleurs on ne croyait plus au héros, sur ces abîmes de cruauté, sur ces élans de dignité, oui, tant son intérêt se distinguait et se distinguera toujours par sa portée universelle. Il connaissait l’âme humaine pour l’avoir vu s’exposer là où l’horreur est la plus crue, pour l’avoir écrite et filmée inlassablement. Il avait mis sa sensibilité et sa subtilité au service de ceux qui chaque jour donnaient de la destinée humaine une image héroïque et tragique à la fois. De ses trois années de guerre en Indochine, où il partagea toutes les épreuves de ses frères d’armes, des sauts sur Diên Biên Phu avec le 1er Régiment de chasseurs parachutistes au camp de prisonniers, il disait qu’elles avaient de quoi remplir une vie entière. Tant de bravoure et tant de souffrance, tant de fraternité et tant d’amis disparus, tant
d’amertume et pourtant tant d’amour pour ces terres d’Indochine : oui il y avait là de quoi remplir une vie entière. Mais de ces trois années, Pierre SCHOENDOERFFER fit alors une oeuvre d’art dont la lueur scrutait le coeur battant et vacillant des hommes de devoir. Après tout, rien ne destinait ce baroudeur, cet homme pudique, à devenir l’une des grandes figures du cinéma français. A l’image de Joseph KESSEL, qu’il admirait tant, il se fit pourtant le fidèle reporter des servitudes et de la grandeur humaine. La 317ème Section, ce film dont la puissance authentique bouleversa les tabous intellectuels et les habitudes cinématographiques d’alors, ce film vrai, ce film qui nous plonge dans le repli désespéré d’une unité où le destin de chaque soldat se double d’une quête personnelle, ce film est immortel. La 317ème Section, le Crabe Tambour, Diên Biên Phu, sont les volets magistraux de cette oeuvre qui rendit leurs lettres de noblesse à l’engagement de nos militaires, à cette jeunesse dont on ne dira jamais assez combien elle souffrit de l’incompréhension, du rejet et parfois de l’oubli de certains de nos compatriotes. Parce qu’il fut l’un des leurs, parce qu’il s’exposa aux mêmes dangers et aux mêmes souffrances, Pierre SCHOENDOERFFER noua des liens très forts avec ses frères d’armes. Distingué par la médaille militaire, par la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures et par la croix du combattant volontaire, il devint soldat de 1ère classe d’honneur du 1er Régiment de chasseurs parachutistes en 2006. Pierre SCHOENDOERFFER conjuguait sa bravoure à une formidable générosité. Il entretint des amitiés avec les plus grands, du roi du Cambodge Norodom SIHANOUK à son maître japonais Akira KUROSAWA. Par « plus grands », il entendait naturellement ceux qui avaient la passion de la vie et de l’humanité, de la culture et de la création ; ceux qui étaient indéfectiblement dévoués à leurs semblables, investis pour une cause qui les dépassait ; au fond, tous ceux qui, comme lui, avaient quelque chose à dire. Si profondément français, Pierre SCHOENDOERFFER avait le goût du «grand large», cet idéal d’aventure et de liberté qui entraine les hommes là où s’engouffre le vent de l’Histoire, là où ce vent élève les actes et les âmes par delà l’étroitesse de nos vies. Il parcouru le monde, du Cambodge à Haïti, de l’Algérie à l’Afghanistan où il réalisa son dernier reportage de guerre à l’âge de 79 ans. Cet idéal, il l’a retranscrit avec fureur et mélancolie dans Le Crabe Tambour qui obtint le grand prix du Roman de l’Académie Française. Entre la chaleur douloureuse de l’Indochine et les glaces des grands bancs de Terre Neuve, ce film nous emmène vers un rendez-vous impossible entre des héros blessés, écartelés entre le passé et le présent. En 1982, le film « l’honneur d’un capitaine » viendra sceller la quête de vérité et de justice qui accompagne toute tragédie militaire. « On peut toujours plus que l’on croit pouvoir » assurait le premier de ses maîtres, Joseph KESSEL. Nul doute que Pierre SCHOENDOERFFER fit de cet adage une exigence, une discipline de vie qui nous laisse aujourd’hui un précieux héritage. Bien sûr, il a filmé son époque… mais il était bien plus qu’un grand reporter ou un réalisateur de films d’action. Il savait révéler ses personnages de l’intérieur et sublimer leurs détresses. En un temps où le doute gagnait la France, où l’on disait des morts qu’ils étaient morts pour « rien », l’oeuvre de Pierre SCHOENDOERFFER apparaît, avec le recul, comme un monument du courage français, et disons-le, du courage tout court. Nous devons en concevoir une responsabilité pour l’avenir, car s’il est un message que nous adresse Pierre SCHOENDOERFFER à travers son oeuvre, c’est un message d’engagement et un appel à la plus vive conscience.

Honneur, courage, sincérité, voilà les couleurs de cette oeuvre universelle qui se mêla aux couleurs de la France. Cette oeuvre lui survivra car les grandeurs et les tourments qu’elle évoque sont intemporels, mais l’homme nous manquera.
Sa noblesse manquera à tous ceux qui eurent la chance de le connaître et de partager son parcours d’exception, elle manquera au monde de l’art et de la culture, elle manquera au monde combattant, elle manquera à la France. Mais ensemble, nous sommes là pour témoigner à Pierre SCHOENDOERFFER que ses frères d’armes, ses admirateurs, ses compatriotes, ont mesuré toute l’espérance que nous offre à jamais le souffle de sa vie.

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