Voyageurs et botanistes : Marianne NORTH, peintre bien intrépide ! Par Françoise Thibault, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques

Marianne North est anglaise, née à Hastings en avril 1830 au sein d’une famille très aisée, dotée d’une demi soeur – Janet – plus âgée, d’un frère et d’une sœur cadette. Sa mère, qu’elle mentionne rarement, disparaît lorsqu’elle a 25 ans. Par contre, elle noue une relation tout à fait privilégiée, quasi fusionnelle avec son père, dont elle s’occupera exclusivement jusqu’à la disparition de ce dernier, en octobre 1869, ce qui la laisse, à 39 ans, dévastée de chagrin.

Après 1847, Marianne voyage inlassablement avec son père, observateur passionné des diverses sociétés humaines, de paysages nouveaux ; ils commencent par le rituel tour d’Europe de toute famille aisée, qui les conduit d’abord à Heidelberg, dans l’Empire Austro-Hongrois, à  Munich, Gratz, Salzbourg. Un second périple, de près d’une année, les mène, en Italie, puis jusqu’en Grèce et en Turquie.

Marianne North est jolie, avec des traits fins ; grande pour son époque, élancée, elle gardera toute sa vie une silhouette de jeune fille. Les garçons ne l’intéressent guère, ni le mariage. Elle révèle tôt un véritable talent pour le dessin, l’aquarelle, la peinture, améliore sa technique. Un très joli tableau nous montre son père lisant dans son jardin d’Hasting Lodge.

La disparition de son père en fait une héritière fortunée et solitaire. Les voyages ayant « formé sa jeunesse », elle décide de continuer, et dès 1870 s’embarque avec sa soubrette, pour les Etats-Unis et le Canada. A partir de cette date et presque jusqu’à sa mort en 1890, Marianne North voyage inlassablement dans le monde entier, visite près de 20 pays, s’accommode de tous les climats et de conditions de vie parfois rudes. Ce faisant, elle peint tout aussi inlassablement, avec précision et talent, les paysages qui l’éblouissent, les plantes, fleurs et arbres exotiques encore presque inconnus en Europe. Elle laisse ainsi à la curiosité de ses contemporains un extraordinaire témoignage de « l’état de la nature de la planète » à la fin du XIXème siècle.

Les « féministes «  nous martèlent le crâne, bien souvent, avec des femmes soit-disant extraordinaires par leurs aventures et leur accomplissement « indépendant ». Certes, il y a Anita Conti qui mourut dans une quasi indigence, la très spéciale Ella Maillart, la malheureuse Isabelle Eberhart, la très savante Margareth Meade. Mais on omet très souvent qu’Anaïs Nin – cette grande baratineuse – vécut toute sa vie « indépendante » pendue au compte en banque d’un mari fantôme, de même que l’originale et bonne Alexandra David-Neel qui ne partit à l’aventure qu’une fois ses enfants à peu près élevés, comptant sur l’attention financière d’un mari indulgent. Quant à Karen Blixen, la situation est ambiguë, fondée sur un Kenya très fantasmé. Pourquoi ne pas évoquer alors la magnifique Lady Jane Digby, née en 1807, qui planta là, vers 1832, un ennuyeux Lord épousé trop jeune, Cour d’Angleterre et fortune pour devenir, d’homme en homme, toujours richissimes, toujours plus à l’Est, en Bavière, en Italie, en Grèce, à Homs en Syrie, l’épouse, selon le rite musulman, de Medjuel el Mezrab, puissant chef local devenu, par le gouvernement Syrien mis en place par les Britanniques, le chef des affaires bédouines. Elle mourut dans ses bras, à Damas, en août 1881. Indépendante elle fut, mais surtout par l’esprit, encourageant les arts, les fouilles archéologiques et l’exploration de l’Afrique (Richard Burton, le principal découvreur des sources du Nil fut ébloui ).

Marianne North chez elle à Ceylan, photo de Julia Margaret Camerons

 

Marianne North, elle, est une « vraie » indépendante, autonome, fortunée mais vivant de peu, généreuse mais de caractère certainement difficile et entier. Elle « courut le monde et l’admira », armée de ses pinceaux et de son chevalet, laissant derrière elle, pour notre bonheur et notre admiration, un ensemble de 832 peintures – de format de feuille à dessin classique – rassemblées aux magnifiques Jardins botaniques de Kew Garden .

Ce témoignage est un enchantement car il joint au bonheur des paysages, de remarquables, minutieux dessins botaniques :

Le périple commence à Boston en juillet 1871, où elle rencontre plusieurs naturalistes et zoologues : elle peint les paysages  de l’Est nord américain, les chutes du Niagara, les cèdres rouges du Massachussetts, les séquoias rouges ; puis aux alentours de Noël elle s’embarque pour la Jamaïque où la végétation des Indes Occidentales (comme on dit alors) l’enthousiasme : les fougères, les lys nocturnes, les bambous, les oiseaux la passionnent . Elle ajoute des scènes de la vie agricole, notamment dans les plantations de canne à sucre, de café et de thé, inestimables témoignages des mœurs du temps ; elle peint poivriers et muscadiers comme on ne les a jamais vus . Après un bref retour en Angleterre, le Brésil l’accueille en août 1872 : ses vues de Rio, l’allée des palmiers de Botafogo, maintes plantes rares et luxuriantes, encore jamais dessinées la retiennent. En 1874 ce sera Ténériffe, ses cactus et ses dragoon trees  vieux de 4.000 ans . Elle commence un inventaire de tous les palmiers, qu’elle poursuivra toute sa vie et qui forme un ensemble inestimable, du coco au bétel, du dattier aux espèces à huile : fruits, bourgeons, feuilles sont minutieusement reproduits . En novembre 1875 le Japon l’enchante, en particulier les temples et les jardins de Kyoto, les paysages du Tokkaïdo, puis Singapour voit Marianne peindre ses emblématiques palmiers à tige rouge, ses orchidées, les mangoustiers et l’étrange et puant durian .

Puis ce seront Borneo et le Sarawak où elle croque les gobe-mouches énormes, Java et ses arbres millénaires, Ceylan, ses théiers et ses cotonniers, ses arbres à latex aux racines si étranges . Partout, elle inventorie les espèces, en fait des recueils précis, s’attache aux paysages . Puis ce sera l’Inde et ses sortilèges, où elle reste une année entière : elle classe les rhododendrons et les plantes médicinales . Depuis l’Inde en 1879, elle s’embarque pour l’Australie et la Nouvelle Zélande : les sassafras, les eucalyptus, les flamboyants, les mimosas, et toutes sortes de paysages peuplent ses déplacements insatiables .

Ce faisant, elle rencontre un grand nombre de scientifiques, de botanistes, s’enrichit de leur savoir , sans avoir eu, au départ, aucune formation spécifique en ce domaine . Ses carnets d’observation sont aussi riches que ses tableaux . Elle inventorie les plantes fournissant des colorants, celles comestibles . A la fin de 1882 elle sera en Afrique du Sud puis aux Seychelles . Sa santé décline . Après un ultime et splendide voyage en Argentine et au Chili où rien de la Patagonie ne lui échappe, elle rentre définitivement, épuisée, en Angleterre où elle s’éteint le 30 août 1890 .

Elle a rencontré le grand Darwin, et discuté d’égale à égal avec lui au dessus d’une tasse de thé . Mais l’acte le plus extravagant de cette vie étonnante, elle le doit à partir de 1879, à l’appui de Sir Joseph  Hooker alors conservateur en chef des Jardins botaniques de Kew, et à l’amicale complicité de l’architecte James Fergusson : Marianne North en effet, décide de faire don de toutes ses peintures, esquisses et dessins à Kew Garden, sous l’expresse condition d’y bâtir à ses frais le bâtiment d’exposition destiné à les accueillir : c’est ainsi que naît la Marianne North Gallery dans l’enceinte du parc de Kew Garden, à l’ouest de la Porte Victoria, laquelle rassemble d’abord un premier don de 627 œuvres, dont Marianne organise elle même l’agencement et qui sera inaugurée le 27 juin 1882.

Le bâtiment, récemment restauré, est en briques rouges, d’un style vaguement colonial, agrémenté d’une véranda qui en fait tout le tour . Cet ensemble est, selon les termes mêmes de Marianne North « un cadeau fait à la nation pour servir aux générations futures ».

La conservation des 832 peintures désormais exposées fait l’objet de soins minutieux . Et un hommage moderne lui est rendu, puisque des peintres et des photographes sont régulièrement envoyés pour saisir l’état des paysages qu’elle « croqua « il y a maintenant près de 150 ans : si certains rares endroits sont dévastés de béton (on pense à Botafogo ou à l’Inde), la plupart sont très reconnaissables, miraculeusement restés intacts.

On se dit alors que la nature garde ses droits éternels et que Marianne North nous aide  fort opportunément à en être persuadés.

 

F.T.

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Aout 2012

 

– Pour aller plus loin : Marianne North, a very intrépid painter, par Michelle Payne

– en langue anglaise – édité parle Royal Botanic Garden of Kew ; 2011

ISBN 978 1 84246 430 4 .

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